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Partir à l'Aube [Aube du jour 20 | Telod - Vera | Important] [CLOS]
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Vera
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Jour d'éveil : Jour Dix-Neuf
Race : Echouée
Métier : Aucun
Groupe : Errants
Fiche de présentation : φ
Journal : φ
Dim 12 Nov 2017 - 10:25

Elle resta longtemps, perchée sur une fourche d’écorce. Il y avait quelque chose de profondément ridicule dans sa manière de se tenir, les genoux compressant sa trop maigre cage thoracique, enserrés par un bras fin comme une brindille. L’autre main agrippait fermement une branche plus fine, au-dessus d’elle, pour éviter qu’elle tombe.

Elle avait le regard fatigué. Les traits tirés. Et des œillères sombres sous la verdure morte de son regard pauvre ; du sang injecté, pour souligner sa pâleur et sa faiblesse extrêmes d’un trait violacé. Elle n’avait pas dormi de la nuit ; pourtant, Sommeil l’avait embrassée à deux reprises, durant la sombre nuit. La nuit sombre, pleine de terreurs. De monstruosités.
Elle avait cru les voir partout : dans le feu, dans les ombres des fous du clan, dans celles des forêts, et dans les yeux des veilleurs.

Elle voulait partir. Partir loin. Partir vite. Partir nulle part, vers quelque part. Partir là où elle ne vomirait pas son angoisse paranoïaque. Elle était encore plus pathétique. Elle l’était beaucoup, déjà ; encore plus maintenant. La seule demeurée ici, plus que le hurleur, plus que la chasseresse, c’était elle. Elle, et seulement elle. Elle pensait pouvoir s’évader d’une prison dont les barreaux étaient les pics acérés, enneigés, des montagnes ouragans.

Vera avait vu le ciel s’éclaircir, après une longue attente ponctuée de sursauts et d’accélérations cardiaques. Le soleil ne dépassait pas les crocs des montagnes ; encore moins la cime des arbres. La voûte céleste perdait à peine les teintes noirâtres inquiétantes, mais elle restait roide.
Le froid mordait ses pieds, ses mains tentaient de se réchauffer en se glissant sous ses bras, qu’elle serrait fort contre sa poitrine nue. Elle reniflait de temps à autres, sans oser frotter une paume givrée contre le bout de son nez rougit.

Une contraction la secoua finalement ; elle frissonna et descendit d’un geste brusque de son perchoir inconfortable. La sauvageonne se réceptionna gauchement, lança un regard suspicieux vers les tombes aux relents insupportables, puis osa quelques pas vers le centre de la clairière.
Ils dormaient tous. Le feu demeurait allumé ; une lumière réconfortante dans la semi-obscurité de son angoisse. Ils ne dormaient pas tous ; derrière les flammes était, assis, le hurleur.

Emmitouflé dans une lourde pelisse ombrageuse, il fixait quelque chose, devant lui. Peut-être ne savait-il même pas ce qu’il considérait. Il était inquiétant, dans cet habit de fourrure, qui le rendait plus imposant qu’il ne l’était déjà ; ses mèches d’or, ternes, se perdaient dans la peau de bête. Il la vit, bien sûr. Ses yeux cernés, fatigués, glissèrent vers la femme squelettique.
Elle demeura immobile, vacillant sur ses deux jambes fines et frêles, l’observant avec des yeux écarquillés, un visage un peu surpris ; peut-être s’était-elle perdue dans quelque songe. Seule fit finalement un pas en arrière. Un grondement se risqua à éclaircir sa gorge. Pourtant, elle ne parla pas.

Elle voulait partir, et le hurleur l’en empêchait par sa seule présence ; elle était couarde, n’avait guère le courage de longer la lisière pour s’en retourner sur ses pas et se rendre au lac.
Telod
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Jour d'éveil : Jour 1
Race : Racine
Métier : Sculpteur (3)
Groupe : Terre Rouge
Fiche de présentation :
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Sam 18 Nov 2017 - 0:10

J'avais décidé de monter la garde pour la seconde partie de la nuit. Konol, déterminé, s'était montré volontaire avec moi. Nous fûmes en place dès le milieu de la nuit, et c'est avec bonheur que l'on put sentir le climat qui, bien que toujours froid, s'adoucissait clairement. J'allais enfin pouvoir donner une réponse aux inquiétudes d'Althéa, et de celles de quelques autres membres qui commençaient à voir leurs espoirs diminuer à mesure que le froid nous obligeait à rester cloîtré face au feu.

J'avais envie de faire davantage d'arcs, ainsi que des flèches supplémentaires. Le but était d'équiper chaque membre du campement, pour avoir un avantage conséquent sur les monstres, ainsi que pour être capable de chasser. J'étais certain que les arcs étaient notre solution face aux défis de cette vallée.

Jamais je n'allais me laisser faire.

Je voyais trop d'hommes et de femmes céder à l'oppression, plier les genoux, tomber, et ne pas réussir à se relever. Alors que mon vingtième jour sur cette vallée venait à moi, je comprenais plus que jamais à quel point la force mentale était le premier des trésors de cette terre.

J'avais l'ambition folle d'essayer d'emporter ce groupe avec moi alors que je n'avais aucune capacité de communication correcte, et que je m'irritais trop vite.
Je savais à quel point mon rôle de chef était imparfait.
Je savais à quel point j'essayais d'accomplir quelque chose pour laquelle je n'étais pas fait.

Et pourtant j'avais en tête la douleur de mes compagnons.

Et pourtant j'avais en mémoire la mort de Miosselle, les yeux plongés dans les abysses et le cou broyé.

Et pourtant j'avais en vue la blessure de Zön, notre impuissance face à son décès et la force de sa résignation.

Et pourtant j'avais en souvenir le massacre de Fadone, le crâne écrasé et les cris résonnant éternellement dans ma tête.

Et je savais que jamais, au grand jamais, je ne laisserai à nouveau ce monde immonde dicter la mort des êtres de corps faible et d'esprit libre. Je savais que jamais, jamais, au grand jamais, je ne me servirai de mon corps fort et de mon esprit bourru à un autre dessein qu'à combattre les injustices de cette vallée.

Et que même si je n'étais pas un chef de talent, même si j'avais besoin de parler alors que je détestais cela, même si je n'arrivais pas à communiquer correctement avec mes compagnons, je ferai tout pour leur livrer ma force mentale, et pour ne jamais les laisser tomber.

Je ferai en sorte que plus personne ne meure ou ne souffre autour de moi.

Au loin, entre deux troncs sombres sous la nuit qui s'éclaircissait, trois silhouettes observaient. Cela me ramena à la réalité présente. Je me concentrai, et je fixai les monstruosités. En un coup d'oeil, je vis que Konol, à côté de moi, avait baissé la tête, et que ses yeux étaient fermés. Lentement, d'une main fatiguée, je vins secouer son épaule. Il ouvrit des yeux exténués, et me regarda un instant. Je vis dans son regard qu'il ne savait même plus où il était. A un moment il cligna plusieurs fois des paupières, puis se réveilla vraiment.

- Putain. dit-il alors. Désolé Telod.

J'haussai les épaules.

- Je suis pas fiable pour rester éveillé. affirma-t-il en soupirant.

D'un mouvement de tête je désignai les trois guetteurs. Il regarda dans cette direction et déglutit.

- Ils s'approchent ? demanda-t-il.

- Non. dis-je. Tu peux aller te coucher si tu veux, je les surveille.

Il fronça les sourcils, inspira fortement, puis se mit sur ses pieds.
Les premiers rayons de l'aube commençaient à éclairer son visage qui me regardait de haut, avec un air mécontent.

- J'irai pas me coucher, tu me connais mal. Par contre je vais me dégourdir les jambes et uriner, parce que sinon je vais me rendormir.

Et il se mit en marche vers un coin de la clairière. Je le laissai faire et me mit à nouveau à regarder les trois guetteurs, qui ne bougeaient pas.

Ce ne fut pas sans surprise que je vis alors - dans ma vision périphérique - la jeune nouvelle, sauvageonne, qui avait établi campement sur une branche du pommier. Elle se tenait debout non loin de moi, je crois qu'elle tentait de partir du campement. Mais elle s'était immobilisée en m'ayant vu et maintenant elle me regardait avec des grands yeux tétanisés. Toute frêle, sauvage, bestiale.

Je la vis faire un pas en arrière et grogner. Je fronçai les sourcils, avalai ma salive et penchai la tête comme pour la questionner sur ses projets. Puis je détournai les yeux pour les ramener sur les guetteurs.

- Tu n'es pas obligée de rester tu sais. dis-je à la jeune femme, usant de ma voix parce que je me dis que j'en serais le seul usager dans la situation présente.

Je ne la regardais pas tout en lui parlant, je préférais fixer les trois silhouettes d'ombre.

- Il faut juste que tu saches que nous ne te voulons pas de mal, et que nous pouvons t'aider. expliquai-je.

Au bout d'un court moment, j'entendis d'une oreille Konol revenir de sa petite marche. C'est de loin qu'il m'interpella moi et la jeune femme en un simple :

- Qu'est-ce qu'il se passe ?

Qui ne présentait aucune agressivité, simplement une curiosité.

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Vera
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Jour d'éveil : Jour Dix-Neuf
Race : Echouée
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Sam 18 Nov 2017 - 12:05

Le hurleur prit la parole. Les ondulations sulfureuses du piètre feu projetaient des ombres inquiétantes et dansantes sur son visage. Les cernes qui enfermaient ses yeux dans des étaux violacés paraissaient plus obscurs. Seule vit à peine ses lèvres remuer ; il ne criait pas.

« Tu n’es pas obligée de rester, tu sais. »

Ses yeux s’étaient à nouveau tournés vers la forêt perfide. Ils s’ancraient entre les fûts, tenaces. Même sans la regarder, il semblait la surveiller ; la sauvageonne n’en fut pas moins angoissée. Elle ne chercha pas à chercher la source de son intérêt ; à quoi bon ? Soit il était fou, soit elle aurait peur.
Elle serra la mâchoire, cligna des yeux ; ils lui brûlaient.

« Il faut juste que tu saches que nous ne te voulons pas du mal et que nous pouvons t’aider. »

L’aider ? Ils pouvaient l’aider ? Si elle avait été plus sûre d’elle et cynique, la fille de l’eau aurait ricané. Comment diable pouvaient-ils l’aider ? Elle était faiblarde et peureuse, paranoïaque. Elle voyait les monstruosités dans chaque ombre, chaque croisement de racines noueuses, au sommet des arbres, dans leurs nids de branches et leurs feuilles vigoureuses.
Seule entrouvrit la bouche, cherchant une réplique ; elle avait peur de parler, aussi. L’homme en fourrure ne lui inspirait guère la confiance, alors que, pourtant, il avait su apprivoiser tout ce clan, et même la chasseresse aux gestes contradictoires. La masse. Vera avait peur de la masse qu’ils formaient. Quelque chose de plus grand et plus fort qu’elle.
Elle voyait le mal partout, jusque dans ses propres entrailles.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Si la frêle enfant du lac tentât de trouver le courage d’élever sa voix, elle fût coupée dans son élan par le compagnon veilleur. Il revenait des bois, la démarche presque tranquille. Aucune animosité dans sa voix, en dépit de toute la bonne volonté que celle à la cascade capillaire de jais lorsqu’elle tenta d’en trouver. Mais il l’avait faite taire avant même qu’elle n’ait parlé, tuant ses mots dans sa gorge ; maintenant qu’elle y réfléchissait, qu’aurait-elle dit ?
Son regard transparent glissa vers celui qui arrivait. Sa grande taille lui arracha un second pas en arrière ; toutefois, il n’était pas aussi immense que le géant. Vera sentit des frissons parcourir sa nuque en se remémorant ce visage dur et déchiré.
Tant qu’il n’était pas proche, la sauvage savait qu’elle se porterait mieux. Un, c’était déjà trop.

« Comment pouvez-vous l’aider ? »

Sa voix fut comme un murmure, un souffle glacé. Il fallut tendre l’oreille pour entendre cette petite voix, blanche, brise du nord. On aurait pu la décrire comme vide d’émotion, mais elle était, et serait toujours, épreinte d’inquiétude.
Parler lui arracha la gorge ; l’air glacial de l’aube qui s’y engouffra la fit grimacer. Parler la laissa interdite, comme si elle revenait sur ses mots.
Elle aurait pu se présenter. Seule savait que cela ne servait à rien : son nom était déjà remplacé par la chasseresse, et qui s’ne soucierait ?

La sauvageonne s’autorisa finalement une œillade vers ce que le chef du clan surveillait ; il n’avait pas montré de surprise lorsqu’elle s’était exprimée. Sa vision lui porta le cœur au bord des lèvres ; ses jambes chétives furent vidées de forces et tremblèrent ; ses yeux vides s’écarquillèrent.
Ceux-qui-guettent étaient là.
Elle sut alors que quoi que le hurleur rétorque elle ne s’en irait pas. Elle n’était pas tout à fait certaine que le danger soit aussi menaçant ici qu’avec les créatures.


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Telod
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Jour d'éveil : Jour 1
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Jeu 23 Nov 2017 - 15:39

Les guetteurs se rapprochaient. Imperceptiblement. Parfois je fermais les yeux, ils n'étaient plus là, et l'instant d'après je voyais leur silhouette légèrement plus proche qu'avant. Est-ce qu'ils voulaient nous attaquer ?
D'une poigne ferme le serrais les doigts autour du manche de ma lance.

La jeune femme demanda comment nous allions pouvoir l'aider. J'avais une idée de la réponse, mais je ne comprenais pas pourquoi je devais la formuler. En fait j'avais davantage de mal à comprendre pourquoi elle se posait cette question, qu'à trouver les mots pour y répondre. Cela me semble évident qu'un groupe d'hommes est bien plus fort qu'un homme seul, et puisque tous les hommes sont dans la même situation désastreuse il faut essayer de se serrer les coudes. De toute façon nous n'avons que ça à faire, c'est notre seul espoir de survie. Cette manière d'agir est une évidence absolue, se regrouper pour être forts ensemble.

La vue des guetteurs aspire mon attention. Et c'est Konol, impatient, resté à distance et debout, l'ombre gagnant le haut de son corps alors que le feu en éclairait le bas, qui se permit de répondre :

- On peut te protéger face à la mort. dit-il.

Sa mâchoire se contractait, on pouvait le voir à des petites boules naissantes sous les oreilles. Il avait l'air ému, touché, et sa voix tremblait alors qu'il reprenait :

- Si on avait pas été là, hier, tu crois que vous seriez encore en vie, avec Sylve ? Il suffit que quatre guetteurs te choisissent comme proie et tu mourras, sans espoir de leur échapper. De plus, tu ne le sais peut-être pas, mais il existe des créatures bien plus redoutables dans ces bois. Tu ne pourras ni les fuir, ni te cacher d'eux, il faudrait te battre contre eux pour t'en débarrasser, et tu es trop faible pour cela. Seule, tu mourras.

Il s'avança d'un unique pas, les yeux affectés et déterminés, il amena ses mains devant lui comme pour essayer d'appuyer ses mots d'un geste ferme, sans que ce geste n'ait une signification quelconque, il répéta :

- Si tu restes seule, tu mourras. avec un ton catégorique.

Les guetteurs s'avançaient encore. Et je pouvais percevoir un quatrième individu se dessiner dans l'ombre. Cela commençait à m'agacer. Dans mon dos, Konol continuait son argumentation sans s'approcher de la jeune femme :

- Ici nous avons des armes et de la nourriture. Certes en quantité faible, mais nous en avons suffisamment pour vivre, en s'entraidant nous arriverons à survivre.

J'entendais dans son ton qu'il s'impatientait. Ce jeune homme n'était pas assez calme et serein pour rassurer une femme aussi sauvage, cela me semblait évident. Mais peu importait. Il fallait s'occuper de ces guetteurs. Je me levai et je fis quelques pas vers le feu, pour me rapprocher des guetteurs et me mettre bien en évidence devant eux, en montrant qu'ils ne m'impressionnaient pas. Sans détourner le regard, sans ciller, comme je le ferais avec un animal sauvage.
Je vis les guetteurs s'arrêter et me jauger de loin. Ils restèrent immobiles quelques instants, puis en une fraction d'instant ils disparurent.
Ils ne pouvaient pas être partis définitivement, ils devaient encore être dans les environs, mais au moins je ne les voyais plus. Je vins me rasseoir, en continuant d'écouter la conversation de Konol et de la jeune sauvage d'une oreille distraite.

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Vera
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Jour d'éveil : Jour Dix-Neuf
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Jeu 26 Avr 2018 - 17:52

« Si tu restes seule, tu mourras. »

Seule.
Les yeux délavés qui louchaient sur les silhouettes à peine découpées grimpèrent vers le visage de l’homme. Crispé. Contracté pour lui laisser deviner une expression effarée. Ou peut-être pressée ? Non : agacée ? Pourquoi cette expression si impatiente ? Elle ne comprit pas. Et sur le coup, elle eut l’impression de manquer quelque chose de capital et d’évident. Elle eut beau le dévisager encore et encore, rien ne vint satisfaire sa question.
Elle ne comprenait pas. Il lui parlait et il était pourtant étranger. La même langue, les mêmes mots, le même sens et pourtant. Quelque chose bloquait, empêchait sa pleine compréhension : la sauvage se sentait plus proche de ce qui ne parle pas—la terre et les arbres.
Elle ne comprenait pas. C’était ridicule, vraiment. Mais elle ne comprenait pas. Quelque chose n’allait pas.
C’était clair, pourtant : si elle ne se réfugiait pas auprès du groupe, elle mourrait.
C’était autre chose. Quelque chose qui l’empêchait de communiquer comme tous les autres. Qui l’isolait encore plus qu’elle ne l’était déjà.

La chétive sentit sa lèvre inférieure trembler. Pas de pleurs, pas de crise. Juste cette atroce angoisse qui lui tordit à nouveau les tripes, plus violente et poignante. Sa langue sèche se colla à son palais pour ravaler la bile qui menaçait de grimper.
Pendant que l’autre listait les raisons de rester, Vera se concentrait. Sur son souffle. Les battements de cils. Ceux de son cœur.
Elle n’était pas comme eux. Mais pas animale non plus. Pas un monstre également. Elle était. Tout simplement.
Comment vivre avec d’autres lorsque les esprits sont différents ? Quand l’angoisse prend le dessus sur la raison ? Quand l’instinct fait se terrer dans un terrier plutôt que de cacher derrière un groupe ?
Ils se ressemblaient par leurs corps, mais leurs esprits divergeaient brutalement.
Elle ne se sentait pas chez elle. Un pincement au cœur lui apprit que ce serait le cas où qu’elle se rende.

L’échine courbée—ses vertèbres saillantes ainsi dévoilées, Vera fit un pas de côté. Un pas vers l’obscurité, un pas loin du feu.
À nouveau, ses yeux d’affolèrent entre le bois et la face illuminée de l’humain. Puis sa bouche sut comment formuler des mots, qu’elle crut dire sans même penser.

« Est-ce... »

Vera déglutit. Parler n’avait que trop peu de sens pour elle. C’était étrange, de sentir l’air vibrer dans sa gorge asséchée. Crier, oui. Gémir, aussi. Grogner, elle savait. Parler, non. Elle pouvait, mais ses phrases bancales étaient à l’image de l’importance que les mots avaient pour elle. C’était son langage, mais en même temps, ce ne l’était pas. Sa voix appartenait à la nature.

« Est-ce que vous vous souviendrez d’elle ? De... »

Encore, des mots se perdirent. Les autres ne parlaient pas comme ça. La comprenaient-ils ? Elle avait besoin de savoir que, si son nom se perdrait—indéniablement—ils pouvaient ne pas oublier cette face probablement laide et fatiguée.
Seule cligna des yeux.
Non. Tout compte fait, elle s’en fichait. On la retrouverait brisée, perdue. Aussi misérable qu’on l’avait connue. Et pourtant, ses lèvres cherchaient la juste position pour formuler ce mot qui ne voulait se former.
Ce mot qu’ils employaient tous pour se qualifier, ce mot qui rendait ses propos insensés. Qui mettait en avant cette différence incroyable entre deux êtres apparemment identiques.

Elle sut en effet qu’elle ne s’en irait pas. Elle ne pouvait pas s’en aller. Oh ! Seule ne pouvait pas quitter cette vallée. Pas vivante.

«...de moi ? »


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Telod
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Mer 30 Mai 2018 - 19:59

Silence lugubre. Les guetteurs s'étaient volatilisés, mais leur présence restait dans mon esprit méfiant. Ils pouvaient revenir à tout instant. Un brise faisait onduler les branches du pommier, au dessus de ma tête.
Assis sur le rocher, je vis la jeune échouée s'écarter du feu. Sa silhouette obscure se dessinait, inquiétante, entre les troncs.

Il semblerait que l'argumentation de Konol n'avait pas eu l'effet escompté. La jeune femme ne semblait toujours pas avoir l'intention de rester auprès de nous, et j'avais du mal à comprendre la raison qui la poussait à vouloir s'en aller. Elle me faisait penser à un animal sauvage que l'on ne pouvait apprivoiser, et dont la méfiance face à la nature humaine prenait le pas sur la raison. Comme s'il ne nous était pas possible, peu importe nos actes, de lui faire comprendre que nous n'étions pas ses ennemis.

Mais les propos qu'elle tint alors firent évoluer mon jugement.

Elle nous demandait si nous allions nous souvenir d'elle.

Ce n'était pas la parole d'une créature méfiante, mais celle d'un être perdu et condamné.
Je vis le visage de Miosselle, plongeant dans les abysses.
Elle lui ressemblait. Quelque part entre l'immensité du monde qui l'écrase, et ce corps désarticulé qui y tombe. Un autre esprit volatile, déphasé de sa propre réalité, trop éloigné de lui-même.

Mais tout homme devrait avoir le droit d'être trop faibles pour faire face à l'horreur.
Ce sont les monstres qui les en empêchent. Car les monstres et le monde, tuent les faibles peu importe la valeur de leurs actes. Et cette injustice m’écœure, la loi du plus fort me donne envie de vomir.
Mes semblables, les hommes, devraient tous avoir le droit de vivre, de flancher, de faiblir. Les faibles ont le droit à leur dignité et leur honneur. Laisser les hommes être tués, être humiliés, être oubliés, c'est laisser les monstres et le monde avoir raison face à nous.

Je me battrai toujours contre cette injustice.

- Oui. dis-je fermement.

Puis je mis le poing sur mon cœur, alors que mon visage se baissait vers la jeune femme. J'essayais de lui montrer la force de ma détermination dans mes pupilles, alors que son corps chétif s'éteignait dans l'ombre.

- Je n'oublie jamais les visages que je vois. Et si un jour tu reviens ici, tu auras ma protection.

Mes dents étaient serrées les unes contre les autres.

- Je t'en fais le serment.

A mes côtés, Konol semblait partager mon avis. Il n'ajouta rien. Des yeux je suivis la jeune femme, la laissant partir si elle le souhaitait.

En espérant que, pour une fois, le monde n'écrasera pas un corps trop chétif pour lui.

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Vera
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Sam 2 Juin 2018 - 13:54

« Oui. »

Il avait promis. Il s’en souviendrai. Il se souviendrai d’elle, de son visage laid, de sa maigreur affreuse et de son allure sauvage. De ses phrases bancales, de ses réactions étranges. De sa peur et sa lâcheté. Peut-être du courage d’admettre sa lâcheté.
Ses yeux vitreux dévisagèrent le visage tendu, éclairé par le feu. Mâchoire crispé, barbe de trois jours, cheveux crasseux. Allure rustre, accentuée par la peau d’ours. Sans rien avoir juré, Vera se vit tenter de mémoriser les traits de celui qui la respectait. Il n’avait pas tenté de la faire rester, n’avait rien imposé. Il savait que cela n’aurait servi à rien.

Un pas hésitant l’emmena vers la lisière. Le brise matinale ne s’aventurait pas jusqu’ici. Le ciel qui pourtant devait s’éclaircir semblait pourtant plus sombre. La terre était plus fraîche sous ses pieds nus. Les murmures des feuillages l’appelèrent autant qu’ils la prévinrent. Cela dit, elle savait qu’elle ne demeurerait pas ici.
Le maudit corbeau croassa. Mauvais présage.
L’échouée tourna brusquement la tête vers l’oiseau de mauvais augure. Ses sourcils se froncèrent, sa lèvre supérieur se retroussa : grimace agressive adressée au volatile. On lui avait murmuré qu’il fallait le tuer. Elle ne le ferait pas. Mais il n’apporterait rien de bon. C’était la forêt qui lui avait dit. Ne pas expliquer, mais le tuer. Oublie ta salive. Dépèce les corbeaux.
Si la forêt parlait, elle le dirait aussi aux autres.

Seule reporta son attention sur le hurleur. Elle allait partir. Mais quelque chose lui manquait. Des mots ? La bouche entrouverte, elle réfléchit. Les sonorités se mêlèrent dans sa tête. Phrases bancales, phrases sans sens, phrases incompréhensibles. La sauvage porta une main moite à son front sale. Comment se faire comprendre, lorsque son parler est différent ?

« Vera. » dit-elle en pointant sa poitrine.

Ce n’était pas cela, qu’elle voulait dire. Non. L’enfant des flots passa une langue rose sur ses lèvres blêmes. Rien de satisfaisant lui était venu à l’esprit—à part son prénom. Elle s’en irait sans rien dire d’autre. Silencieuse, mais pas oubliée. Elle s’évanouirait pas inconnue.
Décidant de couper court à l’attente qui nourrissait son doute, la frêle créature s’enfonça entre les fûts. L’odeur de l’humus et de la décomposition des feuilles s’engouffra aussitôt dans ses narines rougies ; elle fut réconfortée. Les bois étaient un lieu plus familier. Plus rassurant. Et pourtant.

Elle était déjà partie.

L’échouée avança, échine courbée. Vive, alerte. La clairière au pommier était loin derrière elle ; le soleil avait grimpé dans le ciel. Ses muscles douloureux n’auraient de repos que lorsque les rives glacial du lac apparaîtraient. Mais aucun son d’eau ne lui parvenait. Il n’y avait que le murmure des arbres, le souffle des herbes folles.
Elle obliqua, couru, s’arrêta. Un grognement nerveux remonta dans la gorge diaphane. Frustration. L’apparence chétive reprit son chemin, disparaissant au détour d’un rocher, derrière le tronc épais d’un arbre. L’eau ne se montra jamais. Seule fut contrainte de se rendre à l’évidence : elle tournait en rond.

Grommellement. Vera, Seule et Perdue. Elle leva les yeux au ciel. Caché par les feuillages. Elle ne put même pas prier pour trouver un chemin. Elle devait se rendre au lac. Si elle avait quitté la clairière, c’était pour le revoir, sombre et gelé. Prête à rendre la couleur de ses cheveux aux vagues, la pâleur de sa peau au froid. Peut-être qu’elle y trouverait une raison, aussi.
Grondement. La sauvage fronça les sourcils. Déjà accroupie, elle tenta de se fondre dans sa crinière ébène, et le sol caressa son poitrail. Ce n’était pas sa voix.

Les images des monstres lui revinrent en mémoire—elle ne les avait pas oubliées. Les formes noirâtres, tout juste symétriques—et encore—qui hantaient les bois quand le hurleur lui avait assuré qu’il pouvait la protéger. La gueule béante qui avait souhaité dévorer la chasseresse et son oiseau. La chasseresse : elle ne l’avait pas revue. Que lui dirait-t-on, si elle venait à se soucier de cette humaine rachitique qui avait souhaité qu’elle serve de repas à sa place ?

La respiration bestiale était toute proche. Les. Ils étaient plusieurs. Ceux qui surveillaient la clairière. Panique. Vera bondit, et engagea une nouvelle course pour sa vie ; de toute évidence, ceux-qui-guettent l’avaient sentie. Les cris stridents s’accordèrent avec un vacarme déstabilisant.

La direction du lac n’eut plus d’importance. Fuir. C’était tout ce qui importait. Son corps mince put se faufiler facilement dans les passages étroits, les ronces. Les éraflures de la veille se rouvrirent lorsque des épines s’y logèrent. Pas le temps d’y prêter attention.
Vera sentit les monstruosités se rapprocher. Pour peu qu’elle regardait en arrière, elle voyait les ombres la chasser. Peu importe les changements de direction, les choses la suivirent.

Inspiration. Inspiration. Inspiration. Souffler. Souffler. Inspirer.

Seule glapit lorsque un monstre d’ébène surgit, juste à ses côtés. Informe. C’était informe. Un visage blanc monté sur un corps d’onyx. Ce qui ressemblait à une main se tendit vers elle. Elle n’eut pas le temps d’hurler lorsque la griffe piqua son flanc : sa terreur fut presque surpassée par la surprise. Sous ses pieds, des galets. devant elle, le lac.

Quelque chose percuta son dos. Elle bascula vers l’avant—tête douloureuse et front rouge. Sous sa joue, des pierres grises. Ses yeux délavés s’écarquillèrent quand la peau noire déchira son épiderme albâtre. Vera avait toujours eu l’air d’une bête, malgré son éveil récent. L’humaine choisit peut-être cet instant pour se dévoiler. Trop tard.
Elle se contorsionna, s’étira, tendit son bras sanguinolent vers les ondulations sombres du lac. Sous son doigt, l’eau noire.

La sauvage aurait adoré implorer merci, mais les monstres ne connaissent pas. Merci. Merci !
C’était ça. C’était « merci » qu’elle voulait lui dire. C’était « merci » qu’elle n’avait pas dit au hurleur.

Lui. Que dirait-il, pour se souvenir d’elle ?
Peut-être qu’il raconterait, un jour, qu’elle était partie à l’aube.


R P  :  C L O S
MORT DE VERA


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