AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  


Dreth
AuteurMessage
Dreth
Membre
avatar
Messages : 32

Jour d'éveil : Jour 3
Race : Échoué
Métier : Guérisseur
Groupe : Bosquet d'Aorn
Fiche de présentation :
Journal :
Sam 30 Avr 2016 - 23:38

DRETH



Prénom : Dreth
Nom/surnom : Aucun

Éveil : Jour 3
Sexe : Masculin

Race : Échoué
Métier : Guérisseur (Rang 2 – Apprenti)
Groupe : Le bosquet d’Aorn
Croyance : Métaphoriquement, Dreth veut réduire le monde en cendres. Il se sent en guerre contre lui et ne perçoit de beauté qu’en lui-même et en certains de ses compagnons.  

Magie : Alchimie. Dreth est naturellement doué pour comprendre les maux affectant un être vivant, il est aussi traversé d’intuitions inexplicables concernant les remèdes efficaces et plus généralement l’effet qu’ont les différents constituants de la nature sur les humains.

Capacités physiques : Étant un Échoué, il n’a pas grand-chose pour lui au niveau de la force physique, de l’endurance ou de la dextérité au combat. Ses capacités sont tout de même décentes, il n’a rien d’un boulet, mais rien non plus d’exceptionnel. Par contre, sa résistance à la fatigue et à la faim sont supérieures à la moyenne. Sa constitution est également très solide, malgré ce que laisserait penser son teint maladif, et son seuil de tolérance à la douleur physique est extrêmement élevé.

Talents divers : Il est adroit de ses mains, organisé et soigneux, ce qui est un complément précieux à ses talents magiques, notamment dans la préparation de ses mixtures. Il est également doté d’un esprit fin et vif, qui l’assiste dans l’exercice de son métier, mais pas uniquement, c’est un renfort dans presque toutes les situations : il lui permet d’analyser une situation et de prendre rapidement une décision. Cela tourne à son avantage le côté réfléchi inhérent à sa race.

Équipement : Dreth porte une tunique tressée en fibres végétales, en mauvais état. Il possède aussi un baluchon de lin à bandoulière, ainsi qu’un grand collier présentant sept phalanges noires.

Apparence physique et charisme :

Quand on voit Dreth, on sait tout de suite qu’on a affaire à un Échoué. Sa peau est pâle, sans couleur, presque translucide et ses cheveux si délavés qu’il faut énormément de bonne volonté pour discerner des reflets châtains entre toutes ces nuances de gris. Il ne présente cependant pas les traits exclusifs à sa race : ni dents pointues ni yeux vitreux. Ses yeux, d’ailleurs, sont très ambigus, d’un vert-gris très clair, ils semblent percer à travers tous les mystères enfouis en les hommes et les choses. Mais les cernes violacés qui les cerclent donnent une impression âcre, comme si ces yeux perçants étaient fatigués de voir, comme s’ils étaient des couteaux et non des clés. Et d’inquiétantes flammes semblent faire rage, perpétuellement, au fond de ses iris.

Mis à part ce trait dérangeant, Dreth n’a pas vraiment une apparence dangereuse, d’une taille moyenne et d’une carrure digne du lac. Ses cheveux tombent presque jusqu’à ses épaules, et son visage, malgré tout, est assez rassurant – surtout quand il est l’unique guérisseur du coin et que votre plaie s’infecte à vue d’œil.

Caractère et personnalité :

Il est relativement réservé, dialogue peu. Disons qu’il ne recherche pas particulièrement à remplir sa vie avec de vaines paroles. Mais il n’a pas de mal à communiquer pour autant, même au contraire, il comprend bien les gens et s’exprime clairement, d’un naturel franc et peu intimidable.

Son rapport au danger et à la peur sont un peu particuliers. Il est de ceux qui pensent que ce qu’il y a de plus dangereux dans l’inconnu, c’est d’en avoir peur sans le connaitre. En tant qu’alchimiste, il est le lien entre le monde et les hommes, il n’est impressionné par aucun des deux. Ce n’est ni une forme de courage ni de témérité, simplement un calcul rationnel pour lui. Il traiterait volontiers d’abruti fini quelqu’un qui fermerait les yeux par superstition et passerait à côté de la valeur inestimable de l’observation. Il flirte un peu avec ses limites en rentrant dans l’inconnu à coups de poings de la sorte, mais c’est ce qui lui permet de l’appréhender, et par cette compréhension de finir par le maitriser.

Ces deux traits de caractère lui apportent finalement un certain charisme, soutenu par son intelligence vive et la crédibilité qu’il a pu gagner en tant que guérisseur. Même s’il ne vaut rien au combat, même s’il a un penchant tête-brûlée, et même s’il n’y croit pas lui-même, il a tout d’un meneur.

Mais pour en revenir à sa témérité, ce n’était en réalité pas tout à fait exact de dire qu’il était juste rationnel, le trait le plus important de son caractère est son acharnement.

Il ne laisse pas tomber, il ne laisse pas couler, il n’abandonne pas, il n’oublie pas et il ne pardonne pas.

On pourrait alors dire qu’il est parfaitement taillé pour son métier. Ou bien au contraire, que c’est une tare qui le rongera jusqu’aux os et ternira la lueur dans ses yeux. Nous verrons bien. En tout cas cette volonté fait de lui quelqu’un en qui on peut avoir confiance d’une certaine façon.  

Pour finir, Dreth est un être qui semble abriter un conflit intérieur intense. Sa perception du monde est celle d’un alchimiste, il le comprend comme un tout. Et la peur nichée au fond de son être diffuse, elle se répand jusqu’à tous les constituants de l’univers observable et se retranscrit sous une forme d’une haine incontrôlée. Comme ses yeux le laissent penser, il n’est pas rare qu’il ressente l’envie de voir le monde brûler.

HISTOIRE


Note :
 

JOUR 3

J’ouvris les yeux sur cette image floue. Un panorama sans forme, d’un gris sombre encré au noir de jais. C’était un peu comme si déjà, alors que je ne faisais que me réveiller, le monde me signifiait qu’il n’y avait rien d’autre ici qu’une immensité de néant, de confusion et de vertige. Car oui, je ne voyais aucun repère, ni fond, ni contour, ni horizon, et j’étais affligé d’un sentiment oppressant d’instabilité. Cet abysse me happait et je ne pouvais pas respirer.

Le manque d’air finit par abréger cette première impression dérangeante. Par un réflexe qui me sembla complètement extérieur, alors que je n’avais aucune idée de la situation dans laquelle je me trouvais, mon corps extirpa ma tête de l’eau. Tous mes muscles se mirent à batailler, indépendamment de ma volonté. J’étais le spectateur emprisonné dans la boite crânienne, une conscience distante, encore endormie. Ma bouche s’ouvrait, crachait, toussait. Je l’entendais respirer par saccades paniquées. Mes bras et mes jambes se contractaient de façon chaotique, pour que ma tête reste à flot et que j’inspire plus d’air que d’eau.

Manifestement lors des premiers instants j’avais flotté à la surface de ce qui semblait être une étendue grisâtre sans limites. Je ne me souvenais de rien de tout ça. Je découvrais ce qui m’entourait, purement et simplement. Et cette vision de la surface n’était pas vraiment plus légère que celle des profondeurs. Le ciel pleurait si fort que l’horizon se dérobait à la vue, le lac, les nuages gris et les grandes trainées de pluie ne formaient qu’une seule et même chose. J’étais seul au milieu de cette immensité sans couleur, je luttais pour ne pas couler et ma réalité ne semblait être constituée que d’eau. Une eau sombre, froide, dont les gouttes jouaient une symphonie funèbre assourdissante.

De vagues bribes d’intuition au fond de ma tête me chuchotaient de me fier à mes sens, et pourtant je ne distinguais rien au travers de mes pupilles, le vacarme de la pluie couvrait tout et ma peau froide et endolorie était éteinte. Prenant petit à petit plus de contrôle sur mon propre corps je parvins à porter ma main droite à mes yeux. D’abord une forme claire transparaissant à travers le grand lavis de mort dans lequel j’étais plongé, puis des contours, une main, ma main. Il y avait quelque chose dans ce monde finalement, là, ces cinq doigts nets, et ces veines vertes et bleues  sous ma peau détrempée. C’était magnifique, si je n’étais pas à ce point exaspéré par toutes ces gouttes qui constituaient mon monde, j’aurais probablement versé des larmes d’émerveillement.

Je me décidai alors à lutter pour préserver cette chose et entrepris d’atteindre la terre ferme. Je ne pouvais rien discerner de tel, mais j’avais bon espoir, en nageant tout droit dans une direction je finirais bien par trouver une fin à ce cauchemar dans lequel j’étais plongé. Je me mis alors à gesticuler tant bien que mal, poussant l’eau derrière moi pour projeter mon corps en avant.

Mais l’épuisement m’attrapa bien plus tôt que je ne l’eus voulu. Et avec lui le découragement, car il n’y avait toujours aucun signe d’un quelconque rivage au loin. Les vagues et la pluie frappaient mon visage, j’avalais beaucoup d’eau. Ma respiration se faisait de plus en plus difficile et perturbée. Je devais régulièrement m’arrêter, tousser toute l’eau que j’avais respirée, tout en restant à la surface de ce lac déchaîné par l’orage. Je gaspillais mon énergie et mes muscles s’éteignaient progressivement.

Un éclair fendit le ciel en deux et j’aperçus alors la côte, une masse noire contrastant nettement avec l’éclat de la foudre. Mais j’étais allé au bout de mes forces, ce fut ma dernière vision. Sentant mes yeux se fermer et mon corps m’abandonner, je parvins dans un effort surhumain à basculer sur le dos avant de perdre connaissance. Un noir absolu, sans rêves.


Mais l’avenir me sourit, mon dernier geste, si désespéré fut-il, me sauva probablement la vie. Car j’eus la chance d’ouvrir les yeux une deuxième fois. Je vis une jeune femme penchée au-dessus de mon visage. Elle ne se rendit pas compte tout de suite que je la regardais. J’étais là, échoué sur un rivage de galets, les yeux entrouverts en silence. Je me demandai comment j’avais pu en arriver là.

La jeune femme échangeait des mots avec une autre personne, mais je n’entendais pas ce qu’ils disaient. Je n’étais qu’une demi-conscience.

Elle finit par remarquer mes yeux et sursauta violemment. Son geste me remua et dans un spasme mon corps se contracta, si bien que je crachai toute l’eau qui emplissait mes poumons sur elle. Elle ne m’en tiendrait pas rigueur, elle était déjà trempée par l’orage de toute façon. Tout se précipita alors un peu trop vite pour ma tête embrumée. Elle s’exclama que j’étais vivant, et son interlocuteur rappliqua au pas de course pour soulever mon buste et me maintenir dans une position assise. Il était fort et imposant, ça je pouvais le percevoir. La jeune femme planta ses yeux dans les miens et articula du mieux qu’elle put :

« Est-ce que ça va ? »

Son visage arborait une expression particulière, un mélange assez contradictoire d’inquiétude et de soulagement. Ce deuxième réveil était en tout cas bien plus agréable que le premier. Je me dis que j’avais de la chance malgré tout. Ne recevant aucune réponse de ma part la jeune femme s’adressa à son ami :

« Je pense qu’il lui faut un peu de temps. Son regard est avec nous, mais pas encore toute sa tête. »

Ils portaient tous deux des vêtements primitifs tressés à base de fibres végétales. Cela leur donnait une allure un peu civilisée et cachait à peu près leur intimité. J’eus soudainement un peu honte de ma nudité, sans trop comprendre pourquoi, et baissai les yeux, gêné. La jeune femme reprit :

« Je m’appelle Sicte, et lui c’est Varl. Et toi ? Tu as un nom ? »

On sentait que son ton se voulait rassurant, mais qu’elle n’y arrivait pas vraiment. Je serrai les dents et remontai mon visage jusqu’à lui faire face, avant de prononcer mon nom :

« Dreth. »

Je fus surpris de donner cette réponse sans même y avoir réfléchi. Surpris aussi par cette voix tranchante qui était sortie de ma gorge. Je me dis qu’il allait falloir s’y habituer. C’est alors que Varl prit la parole :

« Tu crois que tu peux te lever, Dreth ? »
« On va essayer. »

Répondis-je. Grace à son soutien ce fut presque facile. Pour la première fois j’étais debout sur mes pieds. Je me sentais petit à côté de Varl, mais un peu plus grand que Sicte. Leur peau à tous les deux était blanche, mais nettement plus foncée et colorée que la mienne. Ils avaient préparé une tunique de fortune pour moi, et Sicte me la fit enfiler lorsque Varl le lui demanda.

Une fois fait, je fus changé d’épaule, Sicte passa mon bras autour de sa nuque et me soutint, alors que Varl s’éloignait. Je le suivis du regard jusqu’à un autre homme échoué, inerte sur le sol.

« L’orage vous a tous les deux portés presque au même endroit. On dirait qu’il n’a pas eu ta chance… Tu connais cet homme ? »

Je répondis que non. Je n’avais aucun autre souvenir que celui de mon premier réveil au milieu du lac. Je ressentis étrangement une certaine tristesse à l’égard de mon semblable. Inanimé et absurde, j’aurais pu être lui, et plus triste, il aurait pu être moi. Il aurait pu vivre et nous aurions partagé une expérience identique qui nous aurait probablement liés. Il aurait certainement été intéressant. Mais non, il était juste là, inerte, mort et absurde.

Sicte me tira de mes pensées en me proposant de marcher jusqu’à leur abri. L’idée d’échapper à cette pluie incessante me plaisait et je me laissai emporter par son mouvement. Elle avait beau être une femme, plus petite et svelte que moi, on sentait que son corps était fort. Elle était adroite, agile et ne peinait pas à me porter.

« Cet orage dure depuis deux jours, c’est insupportable, nous nous sommes réfugiés dans une caverne souterraine. Aorn est resté là-bas pour entretenir le feu. Varl, lui, va ensevelir le corps de l’autre homme avant de nous rejoindre. »

Après une longue distance parcourue sans un mot, bercé par le bruit des gouttes et de mon souffle saccadé, je l’interrogeai :

« Comment nous avez-vous trouvés ? »

« Varl essaie de pêcher pour nous rapporter de quoi manger. C’est en longeant le rivage qu’il est tombé sur vos corps. »

J’aurais voulu qu’elle continue de parler, sa voix était maintenant rassurante, elle avait réussi. Et surtout, chacune de ses phrases gonflait mon cœur d’estime pour Varl, qui enterrait des hommes et pêchait tout seul sous l’orage. Je ne fus pas exaucé, mais bientôt je pus apercevoir l’entrée du souterrain. C’était une sorte de renfoncement dans un talus, qui plongeait abruptement dans le sol. À la voir, je me rendis compte que je n’avais prêté aucune attention au chemin que nous avions parcouru ni à la nature qui m’entourait. Cela ne me gêna pas plus que ça et je me dis que j’aurais tout le temps de découvrir tout ça un autre jour. Si possible un jour sans orage.

Sicte m’annonça que nous étions arrivés, même s’il était difficile de ne pas le remarquer soi-même du fait de la légère fumée qui s’échappait de l’ouverture du souterrain. L’entrée était très pentue et constituée de rochers humides. Sicte prit ses précautions et m’aida dans la descente pour ne pas que je glisse. Il fallut ensuite enjamber une grande flaque qui s’étendait au fond du gouffre avant de nous retrouver sur une partie légèrement surélevée et sèche de la grotte. Ils s’étaient installés directement ici, pour que les fumées de leur feu puissent d’échapper. Un simple feu de camp sur un sol de roche, et quelques ballots d’herbes entassés contre les parois qui leur servaient sûrement de lits.

Je fis alors la connaissance d’Aorn, seul, assis devant le feu et perdu dans ses pensées. Il nous entendit à peine arriver, Sicte dut l’interpeller :

« Aorn, l’un des deux hommes est en vie. Je te présente Dreth. Dreth, Aorn. Aorn, Dreth. »

Ces présentations me parurent forcées. Des mots en trop. Aorn s’était levé, retourné vers moi et j’eus l’impression qu’en un regard nous pouvions lire l’un en l’autre. Il avait des cheveux clairs et ses yeux bleus semblaient briller d’intelligence. Il répondit en baissant légèrement la tête :

« Si tu le souhaites, tu es le bienvenu parmi nous, Dreth. »
« Merci. »

Répondis-je, alors que Sicte me faisait asseoir contre un des murs de la grotte. Je sentais la chaleur du feu sécher ma peau, et le bruit lointain de la pluie était devenu apaisant avec un toit au-dessus de la tête. J’étais exténué, la roche contre mon dos me semblait être d’une douceur infinie et le sommeil m’enveloppait déjà de son voile. Aorn reprit :

« J’ai hâte d’entendre ton histoire. »

Il ajouta avec un sourire :

« Mais demain, demain. Repose-toi maintenant. »

Une forme de respect extrêmement simple émanait de cet homme. Avant de sombrer totalement, je réussis à répondre :

« J’ai hâte d’entendre la vôtre aussi. »


Le repos que j’espérais fut en réalité très troublé. J’étais assailli par mes propres pensées qui formaient des nœuds entre elles. Elles serpentaient, incohérentes, dans ma tête, sifflant et s’entrelaçant dans un tourbillon sans but. Mais par chance je fus sorti rapidement de cette brume. Varl finit par rentrer et son arrivée me réveilla. Les yeux mi-clos je les observai tous les trois. Ils semblaient partager une confiance solide et compter les uns sur les autres. Je perçus de nouveau le calme simple d’Aorn, je vis la joie de Sicte et je decelai un peu de souffrance dans le fond des yeux de Varl.

D’un petit baluchon tressé, semblable à nos vêtements, je les vis sortir ce qui allait être leur repas. Leur réserve était extrêmement maigre : quelques racines, des champignons poreux et des herbes séchées.

Aorn se saisit d’un des champignons, le planta au bout d’un bâton et le passa quelques instants au-dessus du feu. L’odeur que cela dégagea me dérangea. Je ne sus pas l’expliquer mais j’eus un mauvais pressentiment. Juste avant qu’il ne le porte à sa bouche je parvins à articuler :

« Ne le mange pas. »

Ils me regardèrent tous trois interloqués. Je sentais mes yeux me peser, lourds sur mon visage. J’ajoutai :

« Tu le vomirais, on ne peut pas digérer ça. »

Sicte s’exclama alors :

« Ah mais c’est pour ça que tu es malade Varl ! Tu es le seul à en avoir mangé jusqu’ici non ? »
« Oui, je crois bien. »

Dit-il après avoir réfléchi quelques instants. Cette phrase avait été prononcée comme s’il me l’adressait, et qu’il attendait une suite. D’une voix faible je le rassurai :

« Arrête simplement d’en manger. Tout va bien. »

Je fermai les yeux et alors que je m’endormais de nouveau j’entendis Aorn murmurer :

« Merci, Dreth. J’étais curieux mais maintenant je suis intéressé. Je veux savoir qui tu es. »

Il le savait déjà mieux que moi.


JOUR 4


Le lendemain je fus le premier à me réveiller, la faim me brûlait les entrailles, impossible de me rendormir malgré l’épuisement qui persistait en moi. Le jour se levait à peine, une faible lumière filtrait à travers l’ouverture de la grotte. Le feu était éteint, seul restait un petit tas de cendres et de branches consumées. Manifestement mes hôtes ne prenaient pas de tours de garde, ou alors le responsable s’était endormi.

Mes muscles me faisaient mal, courbaturés de mon combat contre le lac la veille, et noués par cette nuit passée assis contre une paroi de pierre. Au dehors, l’orage semblait s’être arrêté. Il pleuvait toujours, mais bien moins intensément, et le tonnerre avait cessé. Je décidai de me lever, et d’aller faire un tour à l’extérieur. Je ne servais à rien dans cette grotte de toute manière, je ne savais pas comment relancer le feu.

J’escaladai les roches glissantes de l’entrée et finis par me retrouver seul, debout face au monde. Une fine pluie s’échouait sur mes épaules, et le paysage qui s’étendait devant moi était beaucoup plus clair que la veille, je pouvais tout discerner, chaque touffe d’herbe, la ligne tranchante des montagnes au loin, cet arbre, le lac. D’ailleurs le lac était calme. Je souris.

« Victoire. Dreth : un, le putain de lac : zéro. »

Un instant passa pendant que je scrutai mon environnement. Je frémis, il faisait froid, et les gouttelettes qui tombaient du ciel n’arrangeaient rien, après m’être habitué au relatif confort de la grotte. Soudainement je ressentis une sorte de détresse au fond de moi. Je me sentis incroyablement seul et vulnérable. Petit et insignifiant à côté des immenses montagnes. J’eus peur, mais je ne sus pas de quoi.

Mais je me repris, serrai le poing et répétai :

« Dreth : un, le monde : zéro. »

Je me mis en marche, et aussi clairement que je sentais le sol sous la plante nue de mes pieds, herbe grasse, cailloux et terre humide, je ressentais l’intérêt des choses. Lorsque mon regard se posait sur cet arbre une bourrasque passait dans mon esprit, me hurlant que sa sève pourrait endormir la douleur d’une plaie ouverte. Lorsque je regardais cette fleur, je comprenais que son ingestion me rendrait extrêmement faible. Et cela pour presque tout ce qui m’entourait. Excepté mon propre corps. Je posai mon regard sur ma main, comme je l’avais fait lors de mon réveil dans le lac, et aucune réponse ne me vint, seulement des questions et une grande fierté.

« Dreth, qui es-tu ? »

Je m’arrêtai un moment, pris un temps pour me repérer et ne pas me perdre en me laissant emporter par toutes ces découvertes inexplicables qui m’ensevelissaient. J’avais laissé le grand lac derrière moi. Devant moi au loin se dressaient d’infranchissables montagnes. Et autour de moi s’étendait un paysage assez plat, recouvert d’herbe, de quelques bosquets et d’une nature buissonnante sauvage.

La faim se remit à me tirailler et je décidai alors de chercher quelque chose de comestible, méthodiquement. J’errai un moment sans trop m’éloigner de la grotte, et à force de scruter les broussailles je finis par dénicher une plante qui me donna un bon pressentiment. Elle était bien cachée dans un fouillis d’autres végétaux, à l’abri des regards non avisés. Je me frayai un chemin jusqu’à elle et entrepris de creuser la terre trempée autour de sa base. Comme ce à quoi je m’attendais, je vis apparaitre quelques tubercules entre les racines. Ils n’étaient pas très gros mais c’était néanmoins vraiment une bonne trouvaille. Je réussis à en dénicher une demi-douzaine avant de replacer la terre sur les racines tant bien que mal, en espérant ne pas avoir tué la plante.

En rentrant vers la grotte je croisai une grande flaque dans laquelle je nettoyai mon trésor. Les tubercules restèrent d’une couleur marron et perdirent un peu de volume.

Lorsque je repris ma route, j’entendis une voix de femme appeler, je tournai la tête et vis Sicte se diriger vers moi rapidement. Je me dis qu’ils devaient être en train de me chercher. J’avais été bête, je n’avais pas réfléchi à ce qu’ils penseraient au réveil en me découvrant disparu.

« Dreth ! On a eu peur, qu’est-ce que tu faisais ? »

Demanda-t-elle un peu essoufflée. Je répondis que je prenais mes marques et que je rapportais un peu de quoi manger. Ses yeux s’éclairèrent et elle sourit. Un instant je me fis la réflexion que cette fille ne savait pas cacher ses émotions, son visage était un reflet direct de son état, jamais elle n’arriverait à me mentir. Puis aussi soudainement que ça m’était venu, je me demandai pourquoi je m’intéressais à ce genre de choses.


Pour rentrer, je lui demandai de me suivre, plutôt que l’inverse, pour m’assurer que je savais retrouver le chemin. Et ce fut le cas, une fois de plus j’étais satisfait d’être Dreth, et pas n’importe qui d’autre, je me sentais puissant, presque supérieur. Mais en manquant de glisser sur une des pierres de l’entrée de la caverne, alors que tous mes tubercules m’échappaient des mains, je relativisai.

Mon arrivée branlante, ponctuée par les bruits de ma nourriture qui s’éparpillait partout dans la caverne, fut remarquée. Sicte se précipita à ma suite et Aorn leva le nez de son feu, interloqué. Je finis par arriver en bas, les bras en l’air, ma bouffe par terre et les yeux écarquillés. Varl, assis dans un coin, s’exclama aussitôt dans un rire rauque :

« Haha, plus que toi Aorn, et on se sera tous vautré au moins une fois dans ta grotte débile ! »

Arrivée à ma hauteur et voyant que tout allait bien, Sicte leur dit :

« Il était juste parti repérer les environs et a trouvé un peu de nourriture ! »
« Ouais… »

Fis-je en mimant la chute de ladite nourriture avec mes mains. À nous quatre ce fut simple de retrouver les six tubercules. Et je leur proposai de les manger. Sicte et Varl se tournèrent vers Aorn en faisant « oui » de la tête, attendant son approbation avec impatience. Ce dernier concéda :

« D’accord, pour l’arrivée de Dreth parmi nous. Mais vous savez que d’habitude je pense qu’il est plus intelligent de se rationner et de conserver la nourriture. »

Ils firent de nouveau « oui » de la tête comme deux enfants. On se répartit équitablement la nourriture et on mordit dans les tubercules froids et durs. L’intérieur était blanc, ils avaient un goût de terre, mais au moins ils avaient l’avantage d’être un peu consistants. Sicte lâcha :

« Je crois que c’est la première fois que j’ai l’impression de vraiment manger quelque chose. »

Et Aorn poursuivit :

« C’est vrai, même si je pense que ça mériterait qu’on les fasse bouillir. Il faudrait que je réfléchisse à comment nous pourrions faire chauffer de l’eau. »

Il y eut un silence, tout le monde s’affairait à mâcher. Puis Aorn, qui n’avait pas oublié ses questions de la veille, demanda :

« Alors, Dreth, qu’est-ce qui t’es arrivé pour que tu finisses échoué sur les rives du lac ? »

Je réfléchis un instant avant de répondre en toute honnêteté :

« Je me souviens de m’être réveillé au milieu de l’eau, en plein orage, et d’avoir perdu connaissance en essayant d’atteindre le rivage. Mais avant ça, rien. Rien du tout. »

Troublé, il insista :

« Alors d’où te vient la connaissance du champignon d’hier soir ? »
« Je ne l’explique pas. Non, je me le demande aussi. Une sorte d’intuition, comme ton idée de faire bouillir l’eau je présume. »

Il sembla perdu dans ses pensées. Je craignis qu’ils remettent en cause la véracité de mes intuitions après que je leur eus révélé ça. C’aurait été naturel. Mais à les voir manger, je supposai qu’ils me donnaient le bénéfice du doute. Brisant le silence, je demandai à mon tour :

« Et vous trois ? Qu’est-ce qui vous a réunis ici ? »

Ils se regardèrent entre eux pour savoir qui parlerait en premier, et ce fut Aorn qui commença naturellement le récit :

« Je crois qu’on peut dire qu’on n’est pas très différents de toi. Notre mémoire ne porte pas plus loin que quelques jours non plus. Personnellement mes premiers souvenirs remontent à trois jours, au moment où je me suis réveillé sous une couche de neige, sur une des montagnes là-bas. Tu as dû les apercevoir en faisant ton tour de ce matin. Je suis alors descendu vers la vallée, attiré par le lac, et cette même journée j’ai rencontré Sicte. »

Il lui fit un sourire bienveillant et s’interrompit pour la laisser continuer :

« Ouais, il pleuvait déjà ce jour-là. En vrai il pleut tout le temps j’en peux plus... Mais sur le moment on a pensé que ça ne durerait pas, alors on a entamé la construction d’un petit campement dans le bosquet au-dessus. »

Sentant qu’elle oubliait quelque chose pour que je puisse tout comprendre, elle se reprit :

« Ah oui, et moi je me suis réveillée ici-même, un peu plus profond dans cette grotte, recouverte de terre et enchevêtrée dans des racines plus loin par là-bas. »

Varl remarqua :

« Tu t’es réveillée ici. C’est une bonne façon de parler je trouve. Cette absence de mémoire, c’est comme si ce réveil était notre naissance. Les montagnes, le lac, les souterrains… On sort de nulle part sans souvenirs. »

Varl, cet homme barbu et imposant qu’on n’entendait pas beaucoup. Je crois que j’étais déjà habitué à sa présence. Il incarnait presque l’âme des choses à mes yeux. Il donnait un sens calme et profond à cet univers absurde. J’étais content que ce soit à lui de raconter. Il se tourna vers moi :

« Moi jusqu’à ce que t’arrives j’étais un peu le gamin du groupe tu vois. J’me suis réveillé un jour après les deux autres, dans un autre souterrain pas très loin d’ici. J’étais emprisonné dans des racines, comme Sicte. Bref je suis sorti et je suis tombé sur eux en train de trimballer des branches pour faire des genres de cabanes. On a décidé qu’il pleuvait trop, et l’orage nous faisait peur, alors on s’est mis d’accord pour venir s’installer ici temporairement. Et du coup comme j’étais le petit nouveau, ils m’ont dit d’aller leur pêcher des poissons, de leur ramener des gringalets tous gris et d’en enterrer d’autres. »

Sicte le coupa en s’exclamant :

« Tu t’es proposé tout seul ! »
« Pareil. Ce sont vos mains tremblantes, vos estomacs qui criaient et vos yeux tristes qui m’ont demandé. »

Aorn posa une main sur l’épaule du gros homme, toujours avec son respect habituel. Et ce fut la première fois que je remarquai. Varl avait encore une fois éclairé mon monde : leurs yeux étaient effectivement tristes et apeurés. Aorn reprit :

« C’est vrai. On ne comprend pas grand-chose, cela fait trois jours qu’il pleut et que nous mourrons de faim. Nous avons constamment peur. »

Ses derniers mots sonnèrent comme un coup douloureux au ventre. Aorn m’apparaissait comme un homme très factuel, et il n’hésitait pas à énoncer les faits. Il était sans aucun doute le meneur de notre groupe, le cerveau qui regardait les choses pour ce qu’elles étaient et cherchait des solutions. Je n’avais pas besoin qu’ils me racontent pour savoir que le feu qui brûlait au milieu de cette grotte, c’était lui qui l’avait allumé.

Varl était presque un nouveau venu avant mon arrivée et s’était manifestement consacré à la pêche avec son morceau de branche taillé en pointe qu’il emmenait partout avec lui.

C’est le rôle de Sicte qui m’était un peu plus flou à vrai dire. Jusqu’à ce que je réalise que nous portions tous des vêtements.

Il y avait donc le trouveur de solutions, le sage et l’attentionnée. Mais moi, qui étais-je dans tout ça ? J’avais l’impression d’emprunter des traits à chacun d’entre eux, comme si je mimais le comportement de mes parents. Mais intrinsèquement je devais avoir un trait plus remarquable, qui complèterait les leurs.

Personne n’avait parlé depuis. Le constat amer d’Aorn avait laissé un silence dérangeant que je décidai d’abréger :

« Nous sommes tous petits, il suffit de regarder ces immenses montagnes ou le lac. Nous ne sommes rien, nous nous sentons faibles et effrayés. Et pourtant… »

Ils me regardaient avec des visages ternes. J’eus envie de de leur transmettre un peu de cette flamme mordante qui brûlait dans mes yeux. Je les connaissais à peine, mais ils étaient déjà si importants pour moi. Après tout je les avais connus presque toute ma vie. Je haussai le ton :

« Et pourtant nous sommes ceux qui maitrisons le feu, sous sommes ceux qui nous couvrons le corps pour nous élever au-dessus du règne animal, nous sommes ceux qui enterrons nos semblables sous la pluie battante. Et aussi grand soit-il, même avec l’aide de l’orage, jamais le lac ne pourra nous noyer. »

J’étais l’arrogance, la détermination qui leur manquait, voilà le trait que j’avais à apporter.

Alors qu’Aorn acquiesçait lentement de la tête en réfléchissant, Varl se leva et s’exclama :

« T’as bien raison petit Dreth, alors moi je m’en vais attraper des poissons. Je m’en vais en attraper plein. »

Il insista encore une fois en sortant de la grotte avec son bâton :

« Plein. »

Aorn sourit et me dit alors :

« L’orage se calme aujourd’hui, peut-être que la pluie s’en ira aussi bientôt. On pourrait te montrer le campement et travailler dessus cet après-midi, qu’en penses-tu ? »

Sicte ne me laissa pas le temps de répondre :

« Dreth a l’air de bien connaitre les végétaux, et on n’a presque rien à manger, ce serait peut-être mieux d’aller chercher des choses comestibles ensemble non ? »

Aorn fit « oui » de la tête :

« On te montrera juste à quoi il ressemble, et vous irez fouiller les environs pendant que je travaille seul sur le camp, c’est une meilleure idée oui. Comme ça Sicte tu pourras apprendre à repérer les plantes intéressantes au passage. »


Leur campement était situé dans un tout petit bosquet, très près de l’entrée de la caverne et je m’étonnai de ne pas déjà l’avoir aperçu. Le bosquet surplombait légèrement la plaine alentour et le lac. Ses rives de galets n’étaient qu’à quelques instants de marche. Pour le moment il n’y avait pas grand-chose, quelques grosses pierres grises cerclant des bûches carbonisées ainsi qu’un début de cabane en bois – en réalité quelques branches plantées dans le sol surmontées d’un toit de fortune composé d’écorce, de brindilles et de plantes diverses. Le tout n’était pas bien haut, il fallait s’accroupir pour passer au-dessous.

J’étais néanmoins impressionné qu’ils aient pu ériger ça en si peu de temps, sous la pluie. Et même si je n’aurais jamais eu l’idée de m’installer ici, je trouvai l’endroit bien choisi. La hauteur donnait une bonne vision et nous évitait trop de flaques d’eau, la proximité du lac était salutaire, et le bosquet en lui-même nous permettait de nous dérober à la vue de quiconque foulerait ces grandes plaines.

Le camp n’avait bien sûr pas une allure incroyable après plusieurs jours de pluie, mais on pouvait imaginer ce qu’il donnerait par temps sec. L’herbe était courte et ils avaient dégagé toutes les broussailles. Indéniablement cet endroit était prometteur, et je compris donc pourquoi ils s’acharnaient à le bâtir plutôt que de faire de la caverne notre abri. Cette dernière serait notre possibilité de repli en cas de danger ou de fortes pluies comme en ce moment.

Après en avoir fait le tour, je partis avec Sicte pour récolter ce qui pouvait l’être dans la plaine. Nous parlions peu car trop éloignés, nous avions décidé de couvrir plus de surface en restant à distance. Parfois elle m’appelait car pensait avoir trouvé quelque chose d’utile. Parfois c’était moi, en trouvant deux petits champignons comestibles, qui l’appelais pour lui montrer et lui apprendre.


La journée courait à son rythme et inexorablement en venait à son terme. Avec elle la pluie devenait de plus en plus fine et supportable. Cela ne nous empêchait pas d’être trempés jusqu’aux os malheureusement, et la récolte était très maigre.

Alors que la lumière du jour commençait vraiment à décliner, Sicte s’exclama :

« Dreth ! Viens voir ! »

J’eus un mauvais pressentiment, comme une boule au ventre. Arrivé à sa hauteur, je la vis penchée sur une fleur.

« Regarde ! Une fleur éclose malgré la pluie et l’obscurité ! Qu’est-ce qu’elle est belle ! »

Munie de grands pétales légèrement spiralés d’un violet profond, c’est vrai qu’elle était belle. Sicte en approcha sa main pour la saisir, et mon inquiétude mua en une douleur lançante dans la poitrine. J’intervins aussitôt :

« Ne l’approche pas ! »

Elle s’arrêta et me regarda, interloquée. J’expliquai :

« Ses pétales sont empoisonnés. À en juger par l’impression que me donne cette fleur, je pense qu’elle est extrêmement dangereuse. »
« Je n’allais pas la manger ! »

Répliqua-t-elle dans un sourire. J’insistai :

« Même. Elle ne m’inspire pas confiance. Comme si rien que le fait de la toucher était dangereux, peut-être même que son parfum est empoisonné. »

Elle parut triste et protesta qu’elle était jolie quand même. Lorsque je relevai les yeux je vis une forme sombre se mouvoir au loin, cachée dans des broussailles. Elle disparut rapidement mais j’étais presque certain de l’avoir vue nous observer avec un visage clair. Je frémis et ne dis rien à Sicte.

Cet évènement conclut notre après-midi de cueillette. Le résultat était vraiment médiocre, surtout étant donné que nous y avions passé beaucoup de temps, et à deux. Nous décidâmes de rentrer quand même, un peu déçus, mais pas les mains vides malgré tout.

Aorn était déjà à la caverne en train de faire du feu, et Varl ne tarda pas à nous rejoindre. Il avait la mine abattue, aucun poisson, seulement quelques algues. Il les avait apportées pour que je puisse dire si elles étaient comestibles. Je lui répondis que oui et son visage sembla s’éclairer de nouveau. Il se sentit un peu moins inutile. Je me gardai bien de lui dire que, même cuites, elles seraient dégueulasses par contre. Il le découvrirait bien assez tôt de toute façon.

Nous étions tous les quatre frigorifiés, trempés et cisaillés de fatigue. La soirée fut courte, nous mangeâmes quelques-unes de nos provisions devant le feu, puis, sans un mot, le sommeil eut raison de nous.


JOUR 5


Ce matin-là aussi, Dreth fut le premier à se réveiller. Par conséquent il fut aussi le premier à pouvoir profiter de cette nouvelle journée. Il faisait un peu plus chaud et la pluie semblait avoir cessé pour le moment. Il décida de faire comme la veille, de partir en recherche de quoi que ce soit d’utile. Cette fois il emporta un des baluchons tressés de Sicte pour y transporter ses éventuelles trouvailles. Il s’extirpa de la grotte tel un fantôme, personne ne se réveilla, personne ne l’entendit même respirer.

En sortant il fit un détour par le bosquet pour constater l’avancement d’Aorn. Il avait consolidé la première cabane, le feu de camp, et avait même entamé un deuxième abri. L’ingéniosité brute de cet homme transformait des branches et des herbes en réelles constructions. Il y avait un très léger pétillement dans le regard glacial de Dreth, c’est à ça qu’on pouvait voir qu’il était émerveillé.

Il s’en alla ensuite jusqu’au lac pour boire et s’asseoir sur un rocher un moment. Difficile de s’imaginer ce qui se passait dans sa tête, Dreth était un homme presque totalement hermétique. Seuls ses yeux étaient une porte ouverte sur ce qu’il y avait au fond, mais il fallait savoir distinguer les signes éphémères dans cet océan de feu et de rage. Son regard avait ça de particulier qu’en toute circonstance il paraissait sur le point de réduire le monde à néant dans un torrent de flammes.

Il finit par descendre de son rocher, se saisit d’un des galets du rivage et le lança du plus fort qu’il put, le plus loin qu’il put, dans le lac. Il recommença plusieurs fois avant de s’en retourner vers la plaine.

Il commençait à bien connaitre les environs, reconnaitre certains endroits. Il se repérait globalement et savait quels coins il avait déjà inspecté, il prit donc une direction qu’il ne connaissait pas encore et se mit en recherche. Il ramassait tout ce qui lui paraissait avoir un intérêt, et non plus seulement ce qui était comestible.


La matinée était déjà bien avancée quand il aperçut de nouveau des formes sombres le guetter au loin. La peur et les questionnements ne changèrent en rien son expression. La veille, même si Sicte avait été observatrice, jamais elle n’aurait pu deviner qu’il avait vu quelque chose.

Il était bien loin du camp, et avec ces êtres inquiétants, il décida de rebrousser chemin. Il fut à la caverne en relativement peu de temps, elle était vide, il y déposa simplement son baluchon. Ce dernier était bien rempli, feuilles, plantes, bourgeons, racines, mousses en tous genres. Il y avait aussi quelques trouvailles plus charnues, qu’il extirpa du baluchon et plaça dans la réserve de nourriture tenue par Aorn. Après ça il ressortit de la grotte et emboita le pas vers le bosquet.

Il n’y était pas encore mais il savait déjà que quelque chose n’allait pas. Il y avait plus de silhouettes que ce à quoi il s’attendait. Une boule au ventre, il continua de s’approcher. Il distingua Aorn, l’air inquiet, et plusieurs autres visages inconnus. À l’orée du bosquet il se baissa et se saisit d’une branche de bonne taille. Serrant son arme fort dans sa main droite, il s’avança vers le camp d’un pas décidé.

Il pouvait désormais clairement détailler les intrus. Ils étaient trois, deux hommes et une femme. Il y avait un chien aussi, qui ne tarda pas à remarquer la présence de Dreth et se précipita à son encontre en aboyant et montant les crocs. Il était d’une taille moyenne, plus petit qu’un loup, mais particulièrement agressif.

Dans son tonnerre d’aboiements on n’entendait presque pas Aorn et les intrus s’agiter et vociférer à sa suite. Le chien se tenait à quelques pas de Dreth, pris d’une rage féroce. Mais l’attitude de l’échoué le tenait en respect. Il ne bougeait pas d’un pouce, aucun signe de peur, aucun tremblement, seul un regard meurtrier plongé dans les yeux ahuris du chien.

Lorsque les intrus arrivèrent à proximité, l’un d’entre eux hurla au chien de se calmer, mais rien ne se passa. Aboyer, c’était son seul réflexe de survie. Il continua encore un peu puis finit par reculer, la queue entre les pattes arrières, voyant que Dreth ne cillait pas. Puis l’homme qui semblait être le maitre du chien s’écria :

« T’es qui toi ? »

Il portait une tunique similaire à celles que confectionnait Sicte, mais déchirée et ensanglantée sur un flanc. Les deux autres étaient pratiquement nus, avec seulement des feuilles pour cacher leur intimité. Tous trois étaient armés de bâtons. Le maitre du chien était légèrement bronzé et plus trapu que Dreth ou Aorn. L’autre homme était lui très grand et encore plus sombre de peau, alors que la femme était très blanche avec de longs cheveux blonds.

Aorn, qui avait accouru avec eux, s’interposa aussitôt entre Dreth et l’inconnu :

« Il est avec nous, c’est Dreth, le quatrième dont je vous ai parlé ! »
« Ta gueule toi, je parle à lui ! »

L’interrompit l’homme. Dreth regarda le sol, on venait de manquer de respect à l’être le plus respectable de son monde. Des gouttes de sang volaient à présent dans la tempête de flammes qui faisait rage au fond de ses yeux.

« Je suis Dreth, connard, et toi, t’es qui putain ? »

Lâcha-t-il sans vraiment se contrôler en remontant lentement le menton pour finir la tête légèrement inclinée en arrière, comme pour regarder l’homme de haut, même s’il était plus grand que lui.

L’homme ricana :

« Tu veux jouer au malin, gringalet ? »

Dreth le coupa sèchement, sans un accroc dans sa voix :

« Réponds. »

Aorn était extrêmement inquiet et mal à l’aise. La situation échappait à son contrôle bienveillant et il en souffrait. La femme quant à elle avait clairement une peur bleue de Dreth. Il y avait quelque chose d’inhumain dans ses yeux, et le fait que même le chien ait reculé n’annonçait rien de bon. Et alors que le maitre du chien – qui semblait aussi être le chef de la bande – cherchait l’appui de ses deux amis pour ridiculiser ce petit échoué qui faisait de la résistance, le deuxième homme lui posa une main sur l’épaule. Il porta sa deuxième main à son torse et entreprit de calmer l’atmosphère en s’adressant à Dreth :

« Je m’appelle Regon, elle c’est Harjinni, et notre chef : Olenn. »

Aorn sauta sur l’occasion pour lui aussi essayer de dénouer l’animosité ambiante :

« Il nous ont trouvés plus tôt ce matin et on a décidé de mettre nos efforts en commun. De nouvelles personnes c’est toujours positif, Dreth. »

Olenn – le chef – l’interrompit de nouveau :

« Non mais toi, tais-toi on t’a dit. À partir de maintenant il va falloir vous habituer à fermer vos gueules et à m’écouter. Alors, Dreth, à quoi tu sers ? »

Il grimaçait, le fait qu’un être aussi pâle et frêle puisse être utile était pour lui une idée qui relevait de l’inimaginable. Dreth inspira fort et croisa le regard d’Aorn. Ce dernier était implorant, il demandait, sans aucun mot, de laisser couler, de ne pas surenchérir.

Un sourire monta alors sur les lèvres de Dreth, inhumain lui aussi, presque angoissant. Il regarda tour à tour les intrus avec cette expression étrange, décidant délibérément d’ignorer la dernière phrase de ce qui semblait être leur nouveau chef. Puis ce sourire mourut, effacé, tombé en un clin d’œil. Aussi soudainement il dévisagea Olenn et lui demanda :

« D’où tu sors cette tunique toi ? Et puis où sont Varl et Sicte putain ? »
« Non mais il va vraiment falloir que tu me parles mieux que ça toi, petite merde. »

Répliqua l’homme. Dreth fit « non » de la tête d’un air exaspéré, ignora de nouveau ce chef qu’il avait envie d’égorger. Ce n’était pas facile mais c’était ce qu’Aorn voulait. Puis il décida d’aller voir par lui-même, contourna les trois nouveaux venus et leur chien pour s’enfoncer plus profondément dans le bosquet.

Tout le monde se jeta à sa suite, Aorn le premier, toujours dans son besoin vital de garder la confrontation le plus loin possible. Arrivant au campement il vit Varl nu adossé contre un arbre, une plaie béante au flanc. Sicte était agenouillée à ses côtés. Dreth comprit instantanément. La tunique d’Olenn et l’état de Varl. Il stoppa le pas et se retourna pour faire passer un message.

Il fixait Olenn droit dans les yeux, sa respiration était ample et lente, un calme absolu émanait de lui. Le vert de ses iris était intense. Il resta comme ça plusieurs instants, sans un mot.

Olenn lâcha :

« Alors, tu vois ce qui t’attend si tu ne fais pas ce que je te dis, petit con ? »

Il était le seul à ne pas avoir compris. Aorn, Harjinni, Regon et même le chien avaient entrevu que ce regard n’était en aucun cas un acte de soumission mais bien une promesse de meurtre. Seulement, Dreth avait plus important à faire pour le moment. Un ami à sauver. Il leur tourna le dos et vint s’accroupir face à Varl. Ce dernier et Sicte le dévisageaient, sidérés par son calme.

« Eh, gras du bide ? Ça va ? Il t’est arrivé quoi ? »

Sicte fronça les sourcils mais Varl ricana, puis toussa, avant de réussir à articuler :

« J’étais là au camp, et je me suis pris un coup de bâton sur la tête. C’est sorti de nulle part, je me suis effondré et ce putain de clébard m’a bouffé le côté comme un enragé. »

Dreth esquissa un petit sourire. Sicte, elle, tremblait de panique en voyant les intrus se rapprocher. Varl avait la main ensanglantée, il se tenait le flanc et son visage cachait mal sa douleur. Il reprit :

« Tu sais Dreth, je ne vais pas survivre. Et ça me rend triste, j’aurais aimé passer plus de temps avec vous tous… »

Dreth éclata de rire cette fois et lui dit :

« Mais si, tu vas survivre Varl ! On va te sortir de là ne t’inquiète pas. Et puis t’es une montagne, tu crois qu’un petit chien peut te faire du mal ? Tu t’assieds dessus et il meurt. »

Ledit chient vint fureter proche de Varl et le renifler, alors que le groupe des autres arrivait lui aussi à la hauteur du blessé. L’expression de joie sur le visage de Dreth fut de nouveau balayée et aussitôt il hurla :

« Dégage ce chien d’ici, putain ! »

Il avait tourné la tête brutalement vers Olenn. Presque tout le monde avait sursauté, y compris le chien qui avait fait un bond en arrière en couinant. Les mots de Dreth étaient tombés comme des pierres sur sa tête vide et il garda ses distances. Finalement il n’avait même pas besoin de l’intervention du maitre pour éloigner l’animal. Voyant qu’il avait obtenu ce qu’il voulait, il ne se préoccupa même pas de la réaction d’Olenn et fit de nouveau face à son ami.

« Tu crois que tu peux te lever, Varl ? »

Demanda l’échoué, presque en hommage à leur première rencontre. Le gros homme avait compris, il répondit :

« On va essayer. »

Ils sourirent tous deux alors que, derrière, Olenn écumait en insultes et en provocations. Ils l’ignorèrent, et Regon fit en sorte de calmer son chef en attirant son attention sur autre chose.

Dreth posa sa branche pour passer son bras sous celui du blessé puis le long de son dos afin de le soutenir alors qu’il se levait. Personne ne les aida, et en vérité ils n’attendaient l’aide de personne. L’échoué dirigea alors lentement la marche vers le lac. Il demanda :

« Sicte, tu pourrais aller chercher des grandes feuilles comme celles dont je t’ai parlé hier et nous les apporter au lac ? »

Elle resta pétrifiée. Elle hésitait à se mettre en mouvement, pressée de toutes parts du fait de cette situation pesante. Elle attendait l’approbation de quelqu’un d’autre, mais tout le monde se tut. Elle regarda ses pieds et Dreth reprit :

« Non, oublie, c’est pas grave, je n’en ai pas besoin en fait. »

Ils en avaient besoin, mais ils feraient autrement.

Tout le monde regarda le petit échoué qui se prenait pour un guérisseur et le grand blessé s’éloigner. Personne n’osa les aider, la paix était plus précieuse. Et Aorn avait foi en ces deux hommes.

À quelques pas du rivage, Varl, le visage de nouveau sombre, demanda plus sérieusement :

« Dreth, tu penses vraiment pouvoir me sauver ? »

Le regard au loin il répondit :

« Non je ne pense pas pouvoir te sauver. Je vais te sauver. C’est différent. »

Ils entrèrent dans le lac et une fois qu’ils eurent de l’eau à mi-cuisse, Dreth fit asseoir Varl.

« Je t’aurais bien refilé ma tunique mais elle est un peu petite pour toi je crois. Sicte t’en fera une nouvelle j’en suis sûr. »
« De toute façon je pisse le sang. »

Répliqua-t-il dans un grognement alors que sa plaie touchait la surface de l’eau.

« Ouais bah à propos de ça, tu vas me frotter cette plaie du mieux que tu peux sous l’eau. Nettoie-moi ce bordel. »

Le gros homme s’exécuta à contre cœur, une expression de douleur intense sur le visage. Dreth lui indiqua de continuer méticuleusement et s’en alla un peu plus loin sur le rivage à la recherche de longues tiges et des feuilles dont il avait parlé à Sicte. Il ne trouva rien à proximité et revint jusqu’à son ami. L’eau était teintée de rouge autour de lui, il perdait beaucoup de sang. Il l’aida de nouveau à se relever et le fit se coucher sur le flanc un peu plus haut dans la plaine, contre un rocher.

« Ne bouge pas, garde la plaie vers le ciel pour ne pas te vider, et essaie d’appuyer dessus comme tu faisais avant que je n’arrive. »

Varl acquiesca et Dreth le laissa tout seul, il repartit de nouveau dans la plaine, en courant cette fois. Il savait ce qu’il cherchait et il savait où le trouver. Il revint quelques instants plus tard, essoufflé, avec deux feuilles grandes comme sa cuisse et de longues herbes solides, semblables à celles qu’utilisait Sicte pour tresser. Il avait également avec lui de la mousse verte, qu’il avait récupérée le matin même.

« J’espère que les autres trous du cul ne m’ont pas vu faire un détour par la grotte. »

Varl avait l’air inquiet et absent, il déclara :

« Là-bas… Là-bas j’ai vu des monstres noirs à tête blanche, ils m’observent… »

De son doigt il pointait un amas rocheux assez loin, au bord du lac. Dreth fit claquer ses doigts trois fois devant les yeux du blessé, lui donna deux petites gifles et dit calmement :

« Tu délires frère, reviens parmi nous. »

L’autre s’insurgea :

« Non, je les ai vus ! Sicte et Aorn m’ont déjà parlé de monstres comme ça ! »

Dreth, mimant parfaitement l’ignorant, montra la plaie et les feuilles, puis affirma :

« Je m’en carre. Il y a plus important là. »

Varl se résigna, et tous les deux ils entreprirent de traiter la blessure. Dreth émietta la mousse et commença à verser les petits bouts dans la plaie. Varl, lui, était très occupé à hurler de douleur.

« T’es une chochotte en fait non ? »

Fit Dreth d’un air moqueur, toujours sur un ton le plus assuré possible. Varl serra les dents, avala sa salive et encaissa en silence suite à la remarque. Ils placèrent une des feuilles sur la plaie et l’attachèrent avec les herbes longues, en faisant plusieurs tours serrés autour de son ventre. Satisfait du résultat, Dreth mit une petite claque sur le bandage de fortune fraichement réalisé. Le blessé sursauta de douleur et lâcha :

« Purée, si je survis, j’te jure que je te crève espèce de taré ! »

Ils rirent tous les deux et restèrent là de longs moments, peu enclins à retourner voir la fine équipe qui s’installait dans le bosquet. Les guetteurs, eux, s’étaient volatilisés, tout comme leur souvenir dans l’esprit de Varl.

Alors qu’une pluie timide commençait à tomber, Varl s’assoupit, et Dreth resta là, adossé contre le rocher à veiller. Il ne dormirait pas beaucoup dans les jours qui venaient, il le savait.


Le guérisseur ne bougea pas. Immobile pendant presque tout le reste de la journée, jusqu’à ce que son ami, manifestement éveillé, fasse remarquer :

« La vallée doit être belle depuis le haut de ces montagnes. J’envie Aorn d’avoir pu voir ça. »

Varl était toujours très simple, sans se poser trop de questions. Enterrer des gens, pêcher des poissons, admirer la vue, mourir, peu importait.

Le jour déclinait et il se remettait à pleuvoir, comme ça avait été le cas par intermittences le long de la journée. Dreth répondit :

« C’est vrai. On ira voir un jour, on ira voir. »

Varl demanda :

« On fait quoi Dreth ? »
« À toi de me le dire. »
« On ne peut pas laisser Sicte et Aorn tous seuls. »
« Alors on rentre. »

Dreth se leva, étirant ses muscles endoloris, et aida son ami à se dresser. Il gémit de douleur en bougeant. Mais cette fois-ci ce n’était pas un gémissement amusant, la douleur était profonde et Dreth le savait. Il effaça rapidement toute inquiétude de son visage car il le devait à Varl, et tous deux se mirent en marche vers le bosquet.

Le gros homme peinait vraiment à marcher, il s’inquiéta d’une voix tremblante :

« J’ai vraiment mal, Dreth. »
« Je sais, je sais. Essaye de tenir jusqu’au lever du jour, demain tu auras arrêté de saigner et on s’occupera de la douleur. »

Essaya-t-il de le rassurer, sans trop savoir ce qu’il disait.

Le bosquet était éclairé, ils étaient tous là autour du feu d’Aorn. Le chien accueillit les deux arrivants avec quelques grognements et aboiements, mais resta toujours à bonne distance de Dreth. La pression du matin était retombée et Aorn put s’exprimer :

« Vous revoilà enfin, je suis rassuré. Le gros de la pluie semble derrière nous alors on a décidé de revenir au bosquet. »

Tous les autres restèrent silencieux, même si le temps avait coulé, le malaise demeurait. Mais à la grande surprise de Dreth, Harjinni – la nouvelle jeune femme – se leva et l’aida à adosser Varl contre un arbre devant le feu. Elle retourna ensuite s’asseoir près des siens, pour l’instant il y avait une claire séparation. Aorn reprit :

« Olenn sait chasser, avec l’aide de son chien. Regon, lui, est fort et m’a assisté tout l’après-midi pour construire une cabane supplémentaire. Harjinni nous a aidés aussi, elle a passé tout son temps à ramasser des tiges et des herbes. En partie aussi pour que Sicte puisse faire une nouvelle tunique pour toi Varl. »



Dreth
Membre
avatar
Messages : 32

Jour d'éveil : Jour 3
Race : Échoué
Métier : Guérisseur
Groupe : Bosquet d'Aorn
Fiche de présentation :
Journal :
Sam 30 Avr 2016 - 23:40

Alors qu’il finissait sa phrase, la tisserande vint apporter ladite tunique, et avec l’aide de Dreth la fit enfiler à Varl. Olenn prit la suite de ce qu’exposait calmement Aorn, encore frustré et avec un peu d’ironie dans la voix :

« Et vous deux, vous servez à quoi ? »

Une infinité de réponses mordantes montèrent à la tête de Dreth, mais heureusement, Regon désamorça la situation avant que l’escalade ne reprenne :

« À rien ! Comme toi chef ! »

Il éclata dans un rire rauque et bruyant et mit une grande claque dans le dos d’Olenn. Ce dernier était effectivement revenu de sa chasse les mains vides. Aorn ferma les yeux de soulagement. Olenn, coupé dans son élan, se sentit alors obligé d’affirmer son autorité par un autre moyen, il déclara :

« Dormez maintenant, demain sera une longue journée. Regon, maintenant que tu sais faire, tu construiras un nouvel abri. Aorn, puisque tu es si intelligent, tu fabriqueras des armes et des outils. Toi la fille tu feras des habits pour Regon et Harjinni. Moi j’irai chasser, et Harjinni tu aideras qui a besoin. Ah tiens et tu apprendras à faire du feu avec Aorn. »

Il s’interrompit un moment dans un soupir et reprit :

« Et les deux abrutis, démerdez-vous mais tâchez de vous rendre utiles. »

Varl bouillait intérieurement mais garda le silence. Dreth, lui, n’écoutait même pas.

Certains allèrent se serrer sous les toits de fortune du camp, d’autres, comme Dreth et Varl, restèrent adossés à des arbres. Le guérisseur ne se coucha pas, veillant sur son ami, prêt à réagir immédiatement en cas de problème. Il ne faisait pas non plus confiance aux nouveaux et préférait garder l’œil ouvert.


JOUR 6


Il dut cependant s’endormir une bonne partie de la nuit car le jour lui sembla se lever très rapidement. La luminosité lui fit ouvrir les yeux. De timides rayons de soleil perçaient depuis derrière les montagnes à l’Est. Ils filtraient à travers les branchages du bosquet. Dreth ressentit la chaleur de l’astre du jour pour la première fois sur sa peau, alors que cette journée s’annonçait plus fraiche que la précédente.

Il se frotta le visage et jeta un regard alentour sur le campement encore endormi. Varl à ses côtés avait les yeux clos mais émettait de forts bruits de respiration rassurants. Une seule autre personne était éveillée, Harjinni, assise en tailleur au soleil. Elle cueillait délicatement des brins d’herbe entre ses doigts et semblait réfléchir, alors que sa chevelure dorée rayonnait intensément.

Dreth trouvait la scène apaisante et la regarda longuement. Mais en réalité, il ne pouvait pas le voir car elle était de dos par rapport à lui, le visage de la jeune femme était contrit dans une expression de profonde angoisse.

Un ronflement se coinça dans la gorge de Varl et l’appel d’air le fit se réveiller. Désorienté, il ne comprenait pas où il était, puis la douleur lançante dans son flanc lorsqu’il essaya de se retourner le fit revenir à la réalité. Il croisa le regard de son guérisseur et resta bouche bée un moment avant de dire :

« C’est moi qui vais gagner, je vais crever je te dis. »

Il passa son bras sous sa tunique et porta sa main sur la feuille – désormais un peu séchée – qui lui servait de bandage puis ajouta, très sérieux :

« J’en chie, Dreth. »

L’échoué savait bien qu’il n’avait pas la situation en main et que la douleur de son ami devait être réelle, mais il s’efforça de garder sa mine moqueuse.

« On va aller regarder ça. »

Varl réprima un grognement de douleur en se levant, agrippé à l’épaule de Dreth. L’agitation attira l’attention d’Harjinni et elle entreprit de les suivre en silence, sans réveiller le camp. Elle ne mit que quelques instants pour les rattraper et Dreth la laissa marcher à leurs côtés, alors qu’ils se dirigeaient vers le rivage du lac. Le trajet se fit sans qu’un seul mot ne soit échangé.

Arrivés à la plage de galets, Dreth fit asseoir le blessé contre un rocher et commença à défaire son bandage après avoir remonté sa tunique. Harjinni restait debout à deux pas d’eux, les bras ballants. Elle finit par demander d’une voix timide :

« Est-ce que je peux vous aider pour quoi que ce soit ? »
« Non. »

Fut la réponse sèche du guérisseur qui lui tournait le dos. Varl lui, vit le visage de la jeune fille se décomposer. D’une expression angoissée jusqu’à une tristesse qui lui brisa le cœur. Et alors qu’elle s’apprêtait à tourner les talons, résignée, Varl intervint :

« Reste. S’il te plait. Ne me laisse pas seul avec lui, il me fait peur. »
« D’accord. »

Répondit-elle dans un sourire après un silence.

Dreth allait à présent arracher la grande feuille qui couvrait la blessure. Elle avait fusionné avec les débuts de cicatrisation et restait solidaire de la peau du gros homme même sans les tiges. Il ricana alors :

« Tu pourrais peut-être même lui tenir la main là, parce que ça va pas être marrant. »

Il ne s’attendait bien sûr pas à ce qu’elle le fasse, c’était juste un moyen de prévenir Varl qu’il faudrait s’accrocher. Mais il fut surpris, elle s’accroupit à sa hauteur et saisit vraiment la main du blessé. C’est alors avec l’air le plus blasé du monde qu’il commença à tirer sur un bout de la feuille, la décollant lentement et progressivement.

La plaie n’était vraiment pas belle à regarder, irrégulière et injectée d’une couleur sombre, presque noire. Des raies violacées striaient la peau tout autour de la zone initialement ouverte. Mais globalement le saignement s’était arrêté, presque tout était sec, seules quelques croûtes qui avaient été arrachées avec le bandage laissaient de petites zones à vif d’où suintait un peu de sang.

Quand Varl y jeta un œil il fut paniqué et s’exclama :

« Putain c’est noir ! Là tu vas encore me dire que je ne vais pas crever peut-être ? »

Harjinni arborait une expression assez grave. Elle était de l’avis de Varl, c’était moche et ça n’augurait rien de bon. Dreth répliqua :

« Non, le noir c’est bon. C’est dû à la mousse que j’ai mis dedans hier. C’était pour que ça cicatrise rapidement, et ça a bien marché regarde, tu ne t’es pas encore vidé de ton sang. Ce qui m’inquiète plus c’est la teinte violette qui diffuse autour. »

Il s’arrêta de parler un moment pour réfléchir. Dans sa tête défilaient toutes les possibilités qu’il passait en revue, pesant leur probabilité et les solutions qu’il pouvait proposer. Il finit par lâcher :

« Ouais. Tant pis. »
« Quoi ? »
« Bah, j’ai une idée de ce que tu as, mais le remède ne sera pas une partie de plaisir. J’aurais préféré essayer de traiter autre chose, de plus simple, mais ç’aurait été déformer la réalité pour choisir la facilité. Ç’aurait été prendre la mauvaise décision. Les mauvaises décisions c’est pas mal, on ne se complique pas trop, mais ça finit avec un Varl mort. Et on voudrait éviter de finir avec un Varl mort. »
« Tu es sûr de toi ? »
« On n’est jamais sûr de rien, mais c’est le plus probable. »
« Alors va pour ça. »

Conclut Varl, l’air décidé, sans connaitre ce qui l’attendait. Harjinni se manifesta alors pour rappeler sa présence :

« Je peux aider ? »
« Pour le coup, oui. Aorn vous a montré la caverne je suppose, si tu pouvais t’y rendre et me ramener le baluchon qui contient tout un tas de végétaux a priori inutiles, ça nous ferait gagner du temps. »

Elle acquiesça et se leva, avant de filer vers la grotte, vive comme l’éclair.

« Elle est gentille elle. »

Remarqua Varl, presque accusateur envers Dreth qui semblait bien décidé à rester intransigeant avec les nouveaux. Comme pour se venger, le guérisseur le fit se lever et l’emmena dans le lac pour de nouveau nettoyer la plaie.

« Il va falloir arracher toutes les croûtes. Et désolé mais cette fois y’aura personne pour te tenir la main. »

Cela lui faisait affreusement mal, mais Varl s’exécutait. Parfois c’était au-delà de ses forces et Dreth devait le distraire avant de tirer un bon coup sur la peau morte lui-même. La plaie recommença à saigner, mais bien moins que la veille. Une fois nettoyée, il ne restait plus qu’une couleur rouge sanglante à la blessure, cernée de violet. Tout le noir avait été arraché. Le guérisseur fit coucher Varl sur le flanc au bord de l’eau sur les galets et la cime aux longs cheveux blonds ne tarda pas à revenir.

Dreth et Varl la remercièrent quand elle leur tendit le baluchon. Puis elle se retira vers le camp, les autres étaient réveillés et elle devait aller aider là-bas aussi. Elle dit qu’elle reviendrait plus tard dès qu’elle pourrait.

L’échoué fouilla dans son barda et en sortit une poignée de petites feuilles sèches, presque dures, d’un vert tirant sur le brun. Il en porta une à sa bouche et commença à la mâchonner. Il coinça les autres sous un galet et commença à creuser une petite cavité derrière lui. Varl protesta :

« Aboule tes feuilles là, moi aussi je peux mâcher. J’ai faim d’ailleurs ! »
« Nan. C’est à moi ça. Toi t’as des algues dégueulasses. Fallait prévoir ton casse-croute frère. »

Répondit Dreth en serrant les dents, toujours avec un air moqueur. Varl rit :

« Tu crois qu’ils en ont bouffé de ces merdes hier d’ailleurs ? »

Dreth fit « oui » de la tête en écarquillant les yeux. Puis il récupéra la bouillie verte à ses lèvres. Le blessé tendait sa main en coupe jusque dans l’eau et versait le liquide transparent sur la plaie pour chasser le sang, alors que le médecin appliquait méticuleusement la feuille mâchée dans le sillon rougeâtre. Varl s’attendait à ce que la douleur soit plus intense. La mousse de la veille était peut-être le plus dur à passer finalement, ou alors son seuil de douleur était monté d’un cran depuis.

Cette fois Dreth enfourna trois feuilles d’un coup dans sa bouche dans un petit :

« Merde, j’ai plus le temps. »

Varl commençait à comprendre, à l’expression de malaise sur le visage de l’échoué, ce que cette solution avait de problématique.

« Je peux mâcher aussi. »

Insista-t-il. Mais Dreth lui interdit d’un geste de la main. Ils continuèrent cette routine un moment, et à chaque nouvelle feuille le visage du guérisseur devenait plus blême.

« T’es déjà pas bien coloré de base, mais là tu fais carrément peur. »

Fit remarquer le gros homme. Il restait encore deux feuilles sous le galet, mais Dreth ne put plus tenir, après avoir déposé rapidement celles qu’il était en train de mâcher dans la main de son ami, il se retourna pour vomir violemment dans le creux qu’il avait creusé derrière lui. Il n’avait rien mangé depuis un jour et n’avait donc rien à vomir, mais les secousses dans son corps étaient brutales. Il crachait ses propres sucs intestinaux et sa gorge le brûlait.

Varl resta silencieux et appliqua lui-même la bouillie sur sa plaie. Et quand Dreth finit par se retourner après s’être passé le visage à l’eau dans le lac, il le remercia. L’autre lui dit de se taire et ils se mirent à refaire le même bandage que la veille. Un peu de sang coulait de sous la grande feuille.

Dreth fut de nouveau secoué de vomissements pendant qu’ils attachaient les tiges d’herbe autour du ventre du blessé. Ils restèrent au bord de l’eau encore de longs instants après avoir terminé, le temps que la nausée se calme. Puis une fois que Dreth s’en sentit capable, ils remontèrent plus haut s’asseoir dans l’herbe, contre le même rocher que la veille.

Les lèvres de l’échoué étaient bleues, tout comme de tour de ses yeux. Il claquait des dents et ses paupières battaient toutes seules pour chasser les larmes qui semblaient suinter en permanence depuis ses globes oculaires. Varl en profita pour se venger un peu :

« Eh, je sais que c’est triste, mais faut pas pleurer hein. »

Il éclata de rire, puis se rendit compte dans la douleur que ce n’était pas une bonne idée et finit par tousser. Dreth sourit intérieurement même s’il n’en parut rien sur son visage agonisant. Ils étaient extrêmement faibles tous les deux. Ils mouraient de faim et avaient donné toutes les réserves qui leur restaient au cours de cette matinée.

Ils passèrent de longs moments là, immobiles. Comme la veille, Varl s’assoupissait par intermittences, combattre l’infection consommait toute son énergie, et Dreth gardait l’œil ouvert. Petit à petit il respirait de nouveau et la nausée se s’effaçait.


« Pourquoi tu fais ça pour moi, Dreth ? Tu m’as déjà sauvé la vie une fois. »
« De quoi tu parles ? »

Rétorqua l’intéressé en fronçant les sourcils.

« Tu m’as déjà sauvé la vie. Moi je t’ai juste évité de vomir des champignons pour l’instant. »
« J’ai horreur de vomir des champignons. »

Ils s’accordèrent en silence sur le fait que cette phrase était une bonne conclusion. Puis quelques temps après ils virent Harjinni parcourir la plage de galets à toute vitesse en regardant de tous côtés.

« Elle nous cherche non ? »
« Je crois. »
« J’ai pas la force de crier. »
« Moi non plus. »
« Tant pis alors. »
« Elle a peut-être ramené de quoi manger. »
« HARJINNI ! »

La grosse voix de Varl attira l’attention de la jeune femme qui les repéra alors en un instant et se précipita jusqu’à eux. Elle portait une tunique semblable aux leurs à présent, Sicte avait manifestement travaillé vite. Elle s’accroupit face à eux et s’inquiéta en regardant leurs visages :

« Ça va ? »
« Ouais il a juste mâchonné une saloperie, et moi il parait que je me suis fait mordre par un chien. »

Elle révéla les quelques racines bouillies et les champignons grillés qu’elle tenait dans ses mains et dit :

« Je vous ai apporté de quoi manger, Aorn les a fait cuire pour vous. »

Varl semblait vraiment heureux, il la remercia mille fois et plaisanta :

« C’est incroyable comme le monde devient plus beau lorsque je ne suis plus coincé tout seul avec ce taré ! »
« Connard. »

Un nuage passa et les rayons du soleil vinrent baigner l’atmosphère d’une lumière chaleureuse. Harjinni, un peu hésitante, demanda d’une voix timide :

« Je peux être franche avec vous ? »
« Bien sûr. »
« Pour moi aussi le monde est plus beau quand je suis loin de là-bas. »

De son doigt qui tremblait un peu elle pointait le camp.

« La première fois que je t’ai vu Dreth… »

Elle n’osait pas le regarder.

« Tu m’as fait vraiment peur. Avec tes yeux pleins de rage, j’ai cru que tu allais nous tuer. Et comme Aorn nous avait dit que tu avais des pouvoirs magiques, je ne savais pas quoi imaginer… »

Elle recommença à arracher des brins d’herbe comme au petit matin. Un silence dura un instant et elle reprit d’une voix encore plus faible :

« Puis je me suis dit que quelqu’un qui est à ce point en colère contre une personne que je déteste, est presque mon ami… »

Les deux hommes mangeaient sans un mot, puis Varl en eut marre de se taire et géra cette situation épineuse comme il le faisait avec toutes les situations épineuses :

« Merde. Je croyais que c’était parce qu’elle était amoureuse de moi. Mais en fait c’est toi qu’elle aime Dreth, petit gaillard tout gris ! »

Il ajouta plus sérieusement :

« Merci, Harjinni. On serait… »
« Si tu lui dis qu’on serait morts de faim ici sans elle, je te frappe. »
« J’ai rien dit. »

Elle sourit avant de dire :

« J’aurais aimé rester un peu plus mais il faut que je retourne au camp. Bon courage. Ah, et Aorn a hâte que vous rentriez. »
« Oui, on ne va pas tarder. »

Elle se releva et entama sa marche de retour, mais après quelques pas, elle fut interrompue par la voix de Dreth :

« Harjinni. »

Elle se retourna mais il ne dit rien. Il fit seulement un petit mouvement de tête vers le bas et ses yeux encore cerclés de bleu semblaient dire « tu n’as pas parlé dans le vent, il y avait bien une oreille qui t’écoutait ». Elle ne sut pas vraiment comment interpréter ça, alors elle plissa les yeux et reprit sa marche vers le camp.

Après quelques moments à regarder les nuages voyager à travers le ciel, ils décidèrent de se lever. Dreth aida une nouvelle fois son ami et ils emboitèrent le pas vers le bosquet. Varl était perdu dans ses pensées et à mi-chemin il s’arrêta net de marcher.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Demanda Dreth.

« Lâche-moi. »
« Quoi ? »
« Lâche-moi je te dis. »

Fit-il en poussant légèrement l’échoué. Dreth accepta et laissa Varl se tenir debout tout seul. Le gros homme recula d’un pas et serra le poing.

« Tu vois, Dreth ? Tu vois ? »

Il tendit l’index de son poing serré et le posa sur le front du guérisseur.

« Voilà ce que tu es. »

Son bras tremblait et une larme coula le long de sa joue droite.

« Voilà ce que tu es, Dreth. »

Il se mit presque à crier :

« Ils m’ont tous dit de ne pas m’en faire, que ça irait. Mais ils m’ont tous laissé pour mort. »

Il serra les dents.

« Mais toi Dreth, tu es arrivé, tu as dit je vais te sauver. »

Puis il balaya l’air avec son bras imposant.

« Et maintenant je me tiens debout. T’as gerbé tes entrailles pour moi, t’as pas dormi pour moi, t’as gueulé sur le chien pour moi. Voilà ce que tu es. »

Il essuya la larme de son visage.

« Putain, enfoiré. »
« Ta gueule. »
« Demain j’attrape tous les poissons du lac, enfoiré. »
« Ta gueule. »


Lorsqu’ils arrivèrent au camp, le soleil était encore haut dans le ciel. Varl marchait lentement, mais il marchait sans aide. Aorn les accueillit, cette fois sans aboiements en fond sonore. Il était penché sur le feu, en train d’y disposer de grosses pierres. Regon ramassait des branches un peu plus loin. Harjinni et Sicte, quant à elles, tressaient des herbes ensemble, assises en tailleur près d’une cabane. Le silence agréable laissait penser qu’Olenn et son chien étaient partis à la chasse.

Varl alla immédiatement s’asseoir contre un arbre, dans la chaleur du soleil, et s’endormit presque aussitôt, avec un poids sur le cœur en moins, de voir ses amis si paisiblement affairés au sein de ce bosquet de plus en plus accueillant.

Dreth, lui, tournait en rond, désœuvré et perdu dans ses pensées. Aorn vint à sa rencontre pour lui parler.

« Tu sais Dreth, de tous ces gens, là, Olenn inclus, tu es finalement celui que je connais le moins. Celui avec lequel j’ai le moins conversé. »
« Hm. »
« Tu es l’intrus dans ce groupe, celui qui est un peu sur le côté. »

Le visage du guérisseur s’assombrit.

« Et pourtant, je ressens que tu es le cœur de cet endroit. Tu vois ce que je veux dire ? Tu n’es pas sur le côté, tu es bien au milieu, c’est nous tous qui sommes relégués dans le fossé. »
« Pour une fois, je trouve que tu ne fais pas beaucoup de sens, Aorn. »
« Ton nom est sur toutes les lèvres. Mais on a trop peur de le prononcer, et d’ailleurs on a trop peur tout court. Toi je ne sais pas. C’est comme si la peur elle-même avait peur de toi. »
« Peur, peur, peur, de quoi as-tu peur, Aorn ? »

Il hésita un instant puis son esprit rationnel trancha :

« Peur de ce qui nous guette dans l’obscurité. Peur de creuser ma propre tombe ici dans ce bosquet. Peur que la situation fragile entre nous tous ne dégénère. »

Dreth resta silencieux.

« Toi, Dreth, tu as des pouvoirs, quelque chose de plus que nous ! »
« Ça ne fait pas de moi la réponse à tous les problèmes. »
« Non mais nous avons besoin de toi. Et tu as besoin de nous. Tout ce que je voudrais c’est que tu laisses une chance à Harjinni, Regon et Olenn. »

L’échoué écuma de rage :

« Il te manque de respect. Il a aussi pris de force la position de chef qui te revient. Il a blessé Varl. Et même Harjinni le déteste. »
« Mais… »
« Je le tuerai ce soir. »

Il avait coupé la parole à Aorn, et jeté un froid qui dura longtemps. Le cime reprit, l’air perturbé :

« Non. C’est juste un homme effrayé, il ne mérite pas de mourir. Et d’ailleurs personne ne mérite de mourir, jamais on ne tuera qui que ce soit. »
« Il a failli tuer Varl. Il est mesquin, dangereux et lâche, je le tuerai ce soir. »

Aorn s’écria :

« Mais regarde-toi enfin ! Tout frêle, avec tes lèvres bleues ! Qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire contre lui, sans parler de son chien. »
« Je les empoisonnerai. »
« Non… Dreth, non. Je t’en prie… »

Après un silence Dreth concéda :

« Hm. Mais rappelle-toi bien que tu est mon chef. Je ne le tuerai pas puisque tu me le demandes. Mais je ne suivrai aucun de ses ordres non plus, pas tant que tu ne m’auras pas explicitement ordonné de faire ce qu’il dit. »

Aorn répondit avec une voix soulagée :

« C’est un compromis acceptable. Merci Dreth, j’ai conscience  que ce que je te demande est difficile pour toi. Alors merci. Et au fait, je savais que je pouvais te faire confiance à propos de Varl. Quand je dis que ton nom résonne dans nos têtes : c’est de ça que je parle. Cette force implacable, surnaturelle, qui nous fait tant défaut alors qu’elle déborde presque de tes yeux. »

Il eut envie de répondre « ta gueule » comme à Varl, mais se ravisa, c’était Aorn tout de même. L’être le plus respectable de son monde. Finalement il ne répondit rien. De toute manière il était persuadé qu’Aorn lisait en tous les hommes aussi facilement qu’il respirait.


Le reste de la journée passa sans réelle agitation. Dreth aida Regon à construire, le délestant des tâches parasites comme aller chercher les branches, herbes et brindilles. Il préférait rester à proximité de Varl encore un peu, c’est pourquoi il ne retourna pas battre les broussailles en quête de nourriture. De plus il ne voulait pas tomber nez à nez avec Olenn.

Regon s’avéra être un homme respectable. Il était grand, fort et noir de peau. Il acceptait la rancune que Dreth pouvait avoir à leur égard. Il ne fit jamais une remarque, ne s’imposa jamais comme supérieur ni comme déjà intégré. Il avait beaucoup de tact et une paix intérieure naturelle. Aussi terre à terre et simple que les racines dont il avait émergé.

Plus tard dans l’après-midi, Sicte vint lui apporter une tunique. Il l’accepta très humblement et avec beaucoup de remerciements, véritablement honoré. Le fait qu’il soit le dernier à en recevoir une ne lui traversa même pas l’esprit.


Le soir vint vite, et avec lui Olenn qui rentrait bredouille de sa chasse. Dreth s’arrangea pour l’éviter du mieux qu’il pouvait. Ils mangèrent peu, les réserves s’amaigrissaient, et Olenn décréta que la priorité du lendemain serait de ramener de la nourriture. Varl se déplaçait de mieux en mieux, il semblait tiré d’affaire, et Dreth avait repris son teint habituel.

Ils s’endormirent tous sans difficulté, se serrant dans les cabanes de plus en plus nombreuses. Dreth, lui, ne voyant pas trop l’intérêt de ces abris par temps sec – ils ne possédaient pas encore de murs et ne protégeaient donc pas du vent – préféra dormir contre un arbre.


JOUR 7


J’ouvris les yeux.

Encore ?

En me réveillant fatigué, j’eus l’impression que c’était pour la millième fois. Mille nuits de rêves troubles, passées seul avec moi-même. J’étais déjà las de ce monde qui s’étendait devant mes yeux. Comme si lui aussi je le connaissais depuis mille jours. Sous la lumière grise du matin, tout me sembla infiniment terne. Les rais dorés et les couleurs de la veille avaient tous été chassés par les nuages.

Malgré tout je décidai de me lever et de fausser compagnie au camp endormi pour aller jusqu’au lac. Personne ne se réveilla, pas même le chien, et sur le chemin je me demandai à quoi ce dernier pouvait bien servir.

Arrivé au lac, plutôt que de simplement boire, je me plongeai entier dedans. Pour me laver de toutes mes sales pensées ou simplement parce qu’il faisait chaud, je ne savais pas vraiment. Je marchai sur le fond, jusqu’au plus loin que je pus. Avec la tête basculée en arrière, seul mon visage émergeait de la surface alors que je touchais les galets du bout de mes orteils.

Face à moi, ce ciel de gris et de blanc ne m’éblouissait même pas, tant il était terne et faible. Immense, hors de portée, incroyablement imposant, mais si fade. Moi, Dreth, ce petit visage qui émergeait à peine du lac duquel j’avais fait surface pour la première fois, je me sentais infiniment supérieur à lui. Si petit et insignifiant, mais pourtant…  Pourtant j’avais le droit de vie et de mort sur mes semblables, contrairement à lui. Et un jour je raserai ces montagnes, je teindrais ce lac de rouge. Je t’anéantirai, ciel.

« Tu ne me prends pas encore au sérieux, mais je t’anéantirai, ciel. »

En prononçant ces mots, je portai ma main droite à mes yeux comme au premier jour, et crispai mes doigts pour refermer mon emprise sur toute la voûte céleste. Comme si je la tenais fermement au creux de mon poing.

Après de longs instants encore à rester là sous l’eau, je finis par regagner le rivage. Le lac descendait très doucement en profondeur, et pour m’immerger jusqu’à la gorge j’avais dû marcher loin. En revenant je vis qu’Harjinni était déjà levée et m’observait de la plage de galets. Je ne savais pas depuis combien de temps, ni si elle avait reconnu mon visage au loin. Mais elle avait l’air stupéfaite de me voir marcher lentement, tout habillé les cheveux dégoulinants, dans cet immense lac.

Elle peinait toujours à me regarder en face, elle parla encore avec les yeux autre part.

« Je me demandais ce que c’était que cette forme au loin à la surface… C’était toi. Qu’est-ce que tu faisais ? »

C’était la journée la plus chaude que j’avais connue et il se mit à pleuvoir alors que je commençais à répondre :

« Je n’y ai pas vraiment pensé. J’avais juste envie de m’enterrer quelque part, de m’isoler totalement. »

Elle n’eut pas vraiment l’air de comprendre. Nous étions tous les deux debout sur des galets sous une averse violente. Aucun de nous deux ne broncha. Elle me demanda ensuite :

« Toi aussi tu te lèves tôt parce que la peur t’empêche de dormir ? »

Et à ses traits je compris qu’elle ne feignait pas le moins du monde.

« Non, je me lève tôt parce que je me réveille tôt. »
« Hm. On croirait entendre Regon. Aucun sentiment, juste du pragmatisme… »
« Aucun sentiment ? »

Fis-je en niant fermement de la tête. J’allongeai mon bras dans un mouvement circulaire, décrivant l’étendue du paysage.

« Je ferai brûler tout ça. Par des flammes si vives que toute la pluie s’évaporera. Le lac s’asséchera. Les montagnes tomberont en cendres et le ciel mourra. »

Je regardai le sol et les gouttes de pluie coulaient sur mon visage comme des larmes. Je dis plus faiblement :

« Voilà ce que je ressens. Ai-je peur moi aussi ? Est-ce que ce monde me fait peur au point de me faire sentir un besoin si intense de le détruire ? Peut-être. »
« Tu nous brûleras nous aussi ? »
« Pas tous. »

Répondis-je sans y réfléchir et je la sentis faire un pas en arrière de peur. La même terreur que j’avais aperçue dans ses yeux la première fois que je l’avais rencontrée. Une soudaine empathie me gagna. Comme si l’espace d’un instant j’étais à sa place et je sentais comme une lame froide me transpercer les poumons. Ma tête tourna et je m’assis en tailleur. L’eau du lac venait presque lécher mes orteils.

Assez fort pour percer le fracas de la pluie, je me repris :

« Mais tu n’as rien à craindre, ni de moi ni du feu, Harjinni. Je ne sais pas faire de feu, tout cela est une métaphore, et les métaphores ne font pas de mal aux gens comme toi. »

Elle s’assit à son tour juste à côté de moi, fixant au loin tout comme je le faisais.

« De quoi as-tu peur ? »

Lui demandai-je le plus humainement possible.

« Si je savais, j’en aurais moins peur… J’ai l’impression que quelque chose de colossal pèse sur mes épaules et qu’elles vont lâcher. Quelque chose de plus dur que la mort ou la faim. »

Elle se mit à pleurer, comme si elle attendait depuis trop longtemps de laisser sortir ça.

« Tes épaules ne vont pas lâcher. Des épaules il y en a d’autres. Et quand bien même les tiennes devaient tout soutenir, je ne sais pas si tu les as bien regardées, mais elles ne lâcheraient pas. »
« Pourquoi ça ? »
« Parce qu’on est les enfants d’Aorn, Sicte et Varl. »

Cette réponse ne faisait pas beaucoup de sens pour moi non plus mais j’avais aimé la prononcer. Après un long silence, elle reprit :

« Moi je sais faire du feu, alors… »

Un nouveau silence.

« Quand tu voudras tout faire brûler, je serai là. »

Je ne sus pas si elle partageait ma métaphore ou si elle avait simplement besoin de se raccrocher à quelqu’un ou quelque chose. Mais certaines choses n’avaient pas besoin d’être connues alors je laissai couler, gardant mon regard vague bloqué sur l’horizon alors que la pluie se calmait.

Harjinni essuya ses larmes et d’un ton un peu plus assuré elle changea de sujet :

« Aujourd’hui il faut trouver de la nourriture. Non pas que j’aie spécialement envie de faire ce qu’Olenn dit, mais parce que c’est vrai qu’on en manque… »
« Ouais. »
« Je me suis dit qu’on pourrait cultiver des choses au bosquet, plutôt que de toujours devoir dégotter ce qu’on peut dans la plaine. »
« C’est sûrement une bonne idée oui, tu penses savoir faire ? »
« J’en ai parlé avec Aorn, je pense que oui. Ça vaut le coup d’essayer non ? »
« Sûrement. »

Répondis-je sans avoir vraiment d’avis.

« Il m’a dit aussi, à propos de toi. Tu sais ce que font les végétaux c’est ça ? C’est comme ça que tu as soigné Varl ? »
« Je crois oui. Mais c’est plus large, j’ai une intuition concernant tous les constituants de la nature. »

Elle se mit à rire.

« En fait c’était que du vent la première fois que je t’ai vu, avec ton petit bâton tu n’aurais rien pu faire contre nous ! »
« Ris tant que tu le peux encore. Avant que je ne fasse fondre ta gorge et tes yeux avec les vapeurs du petit champignon là-bas. »

Tranchai-je. Elle avala sa salive.

« Ça y est tu recommences à me faire peur… »
« La seule raison pour laquelle Olenn est encore en vie c’est parce qu’Aorn m’a demandé de ne pas le tuer. Et non, ce n’était pas que du vent. La détermination est une arme réelle contre le lâche. Elle a fonctionné car c’est bien ce qu’est Olenn, un tout petit homme, pas plus haut que son chien, qui ne sait que frapper dans le dos. Parle plus fort que lui et il panique. »

Un peu déstabilisée elle tiqua sur le début de mon discours :

« Tu veux le tuer ? Mais quand même il veille sur nous, il nous défendra si besoin, et il sait chasser. »

Un sourire ironique monta à mes lèvres.

« C’est vrai qu’il est clairvoyant. Il a faim, il nous dit de rapporter de la nourriture. C’est vrai qu’il nous défendra d’une main de fer, j’ai hâte de le voir mettre ses petits coups de pieds dans le dos de tous ces monstres qui nous guettent dans l’ombre. Et c’est vrai qu’il chasse, j’aime beaucoup les aboiements victorieux de son chien lorsqu’il revient les mains vides et le goût de la viande inexistante qu’il rapporte. »

Je saisis un des galets de la plage. Le serrant dans ma main devant moi.

« Harjinni, il n’est rien, et il a tant besoin de nous dominer car il le sait au fond de lui. »

Un long silence nous sépara avant qu’elle commence à me raconter :

« Je me suis réveillée un jour avant de vous rencontrer, là-haut dans la montagne. J’étais seule, terrorisée, nue et sans défense. J’ai erré pendant presque toute la journée à la recherche de quelque chose, descendant vers le lac dans la pluie et le froid. Puis je suis tombée sur Olenn et Regon. Au début, en les voyant, je me suis réjouie, mais en réalité ça n’a pas duré. Son chien m’a aboyé dessus sans s’arrêter et Olenn ne lui disait rien. Il m’observait. Puis il m’a battue et humiliée pour me faire comprendre que j’étais sous ses ordres à présent. Et si Regon n’était pas intervenu, il m’aurait aussi… »

Je restai silencieux, rien de tout ça ne m’étonnait. C’était même d’un ennui profond tant c’était prévisible.

« Puis ils m’ont donné de quoi vaguement me couvrir, ainsi qu’un bâton et m’ont ordonné de les suivre. Et malgré tout, j’étais contente de ne plus être seule. Alors je préfère le suivre que de me retrouver seule encore. »

Après un long silence à me maudire d’avoir eu un peu d’estime pour elle, je répondis simplement :

« Moi Aorn m’a dit mot pour mot : si tu le souhaites, tu es le bienvenu parmi nous. »
« Varl m’a trouvé échoué sur cette plage et a enterré mon frère. »
« Sicte m’a porté jusqu’à l’abri sous l’orage. »
« Tu sais, ceux que ton précieux Olenn a dénigré, blessé et terrorisé. »

De ma voix tranchante – comme je l’avais entendue la toute première fois – je conclus :

« Tu comprendras qu’il n’y a pas de place pour lui dans mon monde. Tu devrais te préparer à sa disparition. Car mon monde a cette tendance… Cette tendance à s’imprimer sur celui que tu vois aussi. »

Elle ne répondit pas, et après quelques instants je me levai, jetai mon galet dans le lac et déclarai :

« Bon, je vais aller ramasser ce que je peux dans la plaine. »

Alors que je tournais les talons en direction du camp, elle m’arrêta :

« Attends ! Je peux venir avec toi ? J’ai besoin de ton aide pour trouver des choses cultivables. C’est pour ça que je te demandais si tu savais reconnaitre les végétaux à la base, je ne voulais pas… »
« Ouais t’as raison arrêtons de parler de ça. Bien sûr que tu peux venir. Je veux d’abord passer par le bosquet pour prendre de quoi transporter ce qu’on trouvera et peut-être voir comment Varl va. »

En un instant nous fûmes là-bas. La plupart du groupe dormait encore mais Varl avait les yeux ouverts. Sur mes instructions, Harjinni alla récupérer les baluchons de Sicte et moi je me dirigeai vers le gros racine. On défit rapidement son bandage pour découvrir que la cicatrice avait un aspect rassurant. Je lui dis simplement de ne pas faire de mouvements trop brusques s’il ne voulait pas se remettre à saigner. Il me répondit :

« C’est bon, la pêche c’est plutôt calme comme truc. »
« Sauf quand on veut attraper tous les poissons du lac. »
« Ah ouais c’est vrai merde. »

Sans attendre il se mit d’ailleurs à se préparer pour aller au lac. Et moi je m’engouffrai dans la plaine suivi par la cime. La matinée passa relativement vite, on récolta ce qu’on put. Moi m’intéressant surtout à ce qui pouvait être utile à la médecine et elle cherchant de quoi manger, qui soit si possible cultivable.


En milieu de journée on rentra au bosquet déposer tout ce qu’on avait récupéré. Harjinni avait déjà quelques graines de céréales diverses et un tubercule, semblable à ceux que j’avais trouvés lors de ma toute première expédition. Pour ma part j’avais surtout trouvé des plantes dangereuses. Mon intuition se faisait plus insistante à leur propos aujourd’hui.

En arrivant au camp je vis Aorn à l’œuvre sur sa nouvelle invention. Le feu de camp était cerclé de grosses pierres dont deux particulièrement hautes. Il avait creusé un peu leur surface supérieure et les avait placées de manière à ce qu’elles soient diamétralement opposées. Une autre pierre bien choisie reposait sur les deux grandes, suspendue au-dessus du feu. Elle était un peu creuse au centre et on voyait qu’il avait lui-même accentué ça en en éclatant méticuleusement des bouts. Dans ce creux il faisait bouillir de l’eau et cuisait des racines. Et à en voir son espace de travail un peu plus loin il cherchait maintenant à tailler des pierres pour en faire des lames acérées. Il voulait certainement en faire des outils ensuite et les attachant à des bouts de bois. Cet homme avait des mains et un esprit d’or. Et en pensant aux cultures que voulait entreprendre Harjinni, j’espérai que ce soit un trait commun à tous ceux qui émergeaient des montagnes.

On comptait repartir aussitôt mais Sicte nous intercepta avant.

« Je travaillais là-dessus en parallèle des tuniques depuis assez longtemps. »

Elle nous tendit une petite sacoche chacun. J’étais stupéfait, elles semblaient faites d’un tissu continu, sans trous. Elle nous dit que c’était de la fibre de lin, qu’elle préparait depuis longtemps et qu’elle avait enfin eu l’occasion de filer et tresser. La poche était petite mais au moins ne fuirait pas. Et avec la bandoulière – qui, elle, restait en tiges herbeuses comme nos tuniques – on aurait les mains libres.

« Merci, Sicte. »

Fis-je, bouche bée. Et son sourire me rappela à quel point elle m’avait manqué. Depuis que les autres étaient arrivés je n’avais pratiquement pas passé de temps avec elle. Puis ce sourire se glaça et au fond de ses yeux je vis de nouveau cette peur faire surface. C’était un sentiment oppressant qui leur pesait à tous, lourdement, et contre lequel j’étais un peu démuni. Manifestement Harjinni l’avait vu aussi car elle la serra dans ses bras. Cela dura quelques instants et on repartit, équipés désormais, pour d’autres recherches.

« Elle aurait préféré que ce soit toi qui la prenne dans tes bras, tu sais. »

Ta gueule ? Oui, ce n’était pas Aorn, je pouvais. Alors je répondis :

« Ta gueule. »


L’après-midi fut plus agréable que le matin. Il plut un peu moins, et il faisait chaud. Des insectes voletaient perpétuellement un peu partout, on sentait que tous les petits animaux se réveillaient avec les températures plus élevées.

Plus tard on entendit un caquètement. Nos regards se croisèrent instantanément, et sans avoir eu besoin de se concerter, on se dirigea tous deux en silence dans la direction du bruit. Passé un buisson on vit deux poules en train de picorer on se savait trop quoi dans un amas de broussailles. Ni une ni deux on se jeta sur elles. En nous voyant sortir de nulle part, les poules se mirent à courir. On en prit en chasse chacun une, ce qui nous éloigna. La mienne courait vite et je bénis Sicte pour les sacoches, sans lesquelles on aurait sûrement dû choisir entre les poules et les récoltes. Après lui avoir couru après sur une distance assez longue, je parvins à lui plonger dessus et à l’attraper. Coinçant ses ailes sous mes mains. Elle se débattit furieusement au début battant des pattes et essayant de me piquer de son bec. Mais elle arrêta rapidement et se résigna, voyant que c’était peine perdue.

Je retournai alors sur mes pas à la recherche de Harjinni avec ma poule entre les mains. Au détour d’un arbuste, je la vis, sautant de joie, brandissant l’autre poule au-dessus de sa tête, triomphante. Elle se retourna vers moi avec un sourire éclatant sur les lèvres.

« On a attrapé des poules ! »
« Oui. »

Répondis-je en soufflant, peinant à réprimer le sourire qu’elle m’imposait avec sa joie enfantine. Elle se rapprocha et dit :

« La mienne est plus belle de toute façon, monsieur blasé. »

On s’empressa de rentrer, courant presque sur le chemin du retour avec nos poules entre les mains. Le fait de les maintenir serrées les rendait parfaitement dociles malgré le ballottement.

Une fois arrivés au bosquet Harjinni cria :

« On a attrapé des poules ! »

J’eus envie de dire « oui » encore, mais je m’abstins. Aorn, Sicte et Regon interrompirent aussitôt leurs activités respectives et vinrent voir. Ils nous félicitèrent. Aorn dit qu’il était impensable que nous les tuions, ces poules seraient utiles pour les œufs qu’elles produiraient. Regon proposa alors qu’on les parque dans la cabane qu’il venait de doter de parois, au moins temporairement. Tout le monde acquiesça et on suivit son idée. Il décrocha le toit de l’abri et le plaça de manière à bloquer l’entrée, puis on déposa les poules dans cet enclos improvisé.

Aorn nous félicita de nouveau, ainsi que Regon pour son idée. Puis on resta tous là, à regarder les poules tourner en rond et caqueter.

La nuit tomba ensuite relativement vite. Harjinni passa le reste de la journée à discuter avec Aorn du meilleur emplacement pour commencer des cultures et ils commencèrent un peu à retourner la terre avec des bouts de bois à l’orée du bosquet. Quant à moi je m’assis à côté de Sicte, tantôt triant tout mon fatras de plantes, champignons et autres racines, tantôt admirant ses doigts agiles en train de tresser une grande pièce de tissu en lin. Elle voulait nous faire de nouveaux habits, plus souples, pratiques, résistants et chauds. Je lui dis qu’on crevait déjà de chaud mais elle me répondit que ce ne serait pas toujours le cas. Je lui demandai au passage si elle pourrait, quand elle aurait le temps, me faire une sacoche plus grande et avec des compartiments, pour ranger tous ces trucs qu’elle me voyait trier depuis pas mal de temps. Et Regon, lui, entreprit la construction d’un enclos plus adapté pour les poules.

Olenn rentra avec rien d’autre que son attitude insupportable et son chien tout aussi énervant. Quand il vit les poules, il décréta immédiatement qu’on allait en plumer une et la manger le soir même, mais Aorn parvint je ne sais trop comment à le convaincre que les œufs seraient plus précieux. On pouvait nourrir les poules d’herbe et de graines qu’on ne mangeait pas nous-mêmes, alors c’était vrai que ça valait le coup.

Un peu plus tard ce fut au tour de Varl de rentrer. Il avait l’air grave, et de sa main droite pendait un gros poisson, avec un gros trou dans la tête. Je croisai son regard et sa bouche sous sa barbe mua dans une expression de fierté, l’air de dire « eh ouais mon gars ».

Aorn lui passa un des outils de fortune qu’il avait faits dans la journée – qui ressemblait vaguement à un couteau – et Varl s’en servit pour évider le poisson. On le passa ensuite à la broche pour finalement le manger. Il avait beau être gros, ce ne fut pas assez pour sept personnes, mais malgré tout nous étions heureux. Pendant tout le repas Varl raconta son raisonnement profond sur l’âme du lac, et comme quoi il fallait appâter le poisson avec des vers de terre en bouillie puis lui planter la tête avec une perche.

« Le tout c’est d’être malin, patient et vif. »

Alla-t-il même jusqu’à dire.

Ensuite je crois bien qu’Olenn – cette voix agaçante et distante que j’avais appris à ignorer – donna des directives à tout le monde pour la journée à venir. Il réquisitionna un des couteaux d’Aorn aussi, ça lui serait bien utile pour sa chasse très fructueuse. Même moi je ramenais des poules d’ailleurs. J’espérai qu’il l’avait bien mauvaise dans sa petite tête ridicule. Il nous parla aussi d’un projet d’exploration qui le travaillait. Il voulait aller voir la grande falaise du plateau au nord-est d’ici, pensant qu’on y trouverait sûrement des choses intéressantes et des animaux. Ça n’avait pas l’air encore tout à fait clair pour lui mais il semblait décidé à le faire bientôt.

Après ça on alla tous se coucher. À cause des poules on avait un abri de moins, alors une partie d’entre nous dut se sacrifier pour dormir à l’extérieur malgré l’humidité. Ça ne me posa pas de problème personnellement et je m’endormis assez vite, adossé contre un arbre à nouveau.


Mais un bruit, puis un cri de femme me réveillèrent en pleine nuit. La lune éclairait bien et mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité, je pus entrevoir deux créatures noires aux visages blancs qui marchaient à quatre pattes et s’infiltraient dans le camp. C’était Sicte qui avait crié, sortie de son abri, elle se tenait debout, pétrifiée de peur devant ces deux êtres qui avançaient en silence.

Je me levai moi aussi, gardant les yeux bien ouverts, ne perdant aucune miette de ce qui se passait. Puis tous les autres dormeurs émergèrent et le chaos commença.

La plus grosse des deux créatures changea d’attitude en une fraction d’instant et se jeta sur Sicte, la plaquant au sol sous sa masse. Elle hurla et la panique fut générale. Varl qui se trouvait non loin décrocha un coup de pied dans le ventre du monstre, ce qui l’envoya valser un peu plus loin, libérant Sicte. Il se lança à sa poursuite et moi je cherchais des yeux la perche qu’il utilisait pour pêcher.

Ces aboiements stridents en fond sonore empêchaient toute coordination. La deuxième créature, un peu plus craintive, se mit à répéter une phrase en boucle, de sa voix éraillée :

« Noyé, la, vie. »

Un spasme secoua sa tête et elle se rua sur Sicte à son tour. Mais Regon l’intercepta, attrapant un de ses bras et l’envoya s’écraser contre un arbre.

Pendant que Varl luttait avec le premier, je finis par mettre la main sur la perche. Le monstre réussit dans un violent mouvement de ses jambes à se défaire de l’emprise de Varl. Il se faufila et tenta de nouveau de se jeter sur Sicte. Mais je m’interposai avec ma lance. Il s’arrêta net et je pus détailler l’expression torturée sur son visage blanc dans l’obscurité. Et aussi soudainement qu’il s’était arrêté, il se remit à avancer. Je ne réfléchis pas et lui plantai la perche dans le torse puis poussai de tout mon poids, du plus fort que je pus pour le faire basculer en arrière. Je réussis mais la créature – désormais à se tordre sur le dos, un pieu dans la poitrine – se débattait violemment. Sicte dans mon dos vint m’aider à tenir le monstre au sol en appuyant elle aussi sur la perche. Puis Harjinni, comme une ombre sortie de nulle part, nous contourna en un éclair, se jeta à genoux au niveau de la tête du monstre et brandit un des couteaux de fortune, qu’elle abattit à plusieurs reprises sur le visage blanc. Jusqu’à ce que la créature soit parfaitement inanimée.

De l’autre côté Regon avait réussi à immobiliser le deuxième guetteur. Je délogeai la perche du torse de celui que nous avions tué, et la lançai à Aorn qui se tenait juste derrière Regon. Il s’en saisit, posa délicatement son pied sur le crâne de la créature, puis la pointe sur sa tempe et l’enfonça d’un coup sec. Le monstre qui luttait comme un fou sous l’emprise de notre bâtisseur cessa immédiatement, mort.

Je restai debout hébété un instant. Souriant à la petite blonde couverte d’un sang noir à quelques pieds de moi. Elle savait effectivement faire du feu.

Aorn, qui avait gardé la tête froide, fit un tour du camp en criant :

« Tout le monde va bien ? »

Et tout le monde répondit que oui, Varl, Regon et Sicte avaient quelques coupures légères mais rien de grave. Seul Olenn manquait à l’appel.

« Où est Olenn ? »

Cria Aorn. J’eus un rire nerveux, me retenant de dire qu’il était sûrement parti en courant se cacher loin d’ici. J’essayai de me souvenir depuis combien de temps le bruit dérangeant des aboiements avait cessé, sans parvenir à me souvenir. Puis, furetant derrière un arbre, je vis le chien rentrer dans le camp et renifler un des monstres morts. Il fut suivi de près par Olenn qui déclara en arrivant :

« J’ai fait le tour du bosquet et il n’y a pas d’autres monstres. »

Son ton si assuré, presque crédible, me donna beaucoup de mal. Je dus vraiment prendre sur moi pour ne pas éclater de rire. Mes veines étaient encore dans cet état agité de panique, et je décidai de prendre plusieurs grandes inspirations pour me calmer.

Une fois la tempête d’adrénaline passée, un étrange sentiment, mêlé d’émotions contradictoires vint peser sur nous. Un effroi glacé à cause de ces êtres terrifiants, de leur comportement et leurs mots. Mais aussi une force qui nous unissait, nous les avions combattus et vaincus ensemble, à l’exception d’Olenn, qui par sa peur avait fini de détériorer le peu de légitimité qu’il avait. Beaucoup de questions nous assaillaient aussi. Un nombre de « pourquoi ? » indénombrable.

Personne n’était vraiment d’humeur à repartir se coucher, alors Aorn alluma un feu et tous débattirent de l’organisation de tours de garde. Pendant ce temps,  je fis défiler les blessés légers pour m’assurer qu’ils n’avaient rien de grave. Les monstres avaient des griffes acérées mais elles ne me donnaient pas l’impression d’être empoisonnées, alors je ne m’inquiétai pas. Ils avaient tous trois quelques coupures et quelques trous qui guériraient d’eux-mêmes.

Lorsque j’examinais un de ses bras, Sicte fondit en larmes.

« J’ai eu tellement peur. »

Dit-elle entre deux sanglots. Et je trouvai que la situation était bien trouvée pour répéter une phrase que j’avais déjà prononcée :

« Aussi grand soit-il, et même avec l’aide de l’orage, jamais le lac ne pourra nous noyer. »

Je lui mis une petite tape sur la tête et lâchai :

« Tu n’as rien. »

Puis j’allai aider Regon à aligner les deux corps monstrueux l’un à côté de l’autre, hors du bosquet. Lorsque le jour serait levé, je regarderais ce que je pouvais tirer d’eux. Ensuite, comme un contrecoup de la soudaine panique, je me sentis vidé, abattu. Je rentrai au camp, m’adossai de nouveau à un arbre. Et même si tous les autres se concertaient – encore remués – autour du feu, moi je sombrai dans un sommeil profond.


JOUR 8


Je me réveillai brusquement d’un rêve morbide. Un songe maintenant évanoui, derrière moi. Je portai ma main à mon cou et tâtai ma gorge. Elle était encore là. Mais quelques images revinrent faire des flashs successifs dans ma tête. Mes yeux verts écarquillés. Mes cheveux imprégnés de mon propre sang. Mes lèvres tailladées.

Soudainement je me levai, me retournai et décochai un coup de poing dans le tronc qui m’avait soutenu toute la nuit. Pour me réveiller et chasser ces visions de mon crâne. Je secouai ensuite violemment la tête puis de ma main renvoyai vers l’arrière les cheveux gris qui me tombaient sur le visage.

Cette fois j’étais le dernier à me réveiller. Ou peut-être étais-je le seul à avoir dormi. Sicte qui travaillait à quelques pas me demanda si tout allait bien. Je la regardai un instant avec ma main toujours sur le crâne. Puis je me retournai vers l’arbre et lui crachai dessus avant de me diriger vers le lac.

Sicte se lança à ma suite mais elle dut presque courir pour soutenir le rythme de mon pas. Les visions ne s’arrêtaient pas, je serrai les dents. Arrivé à la plage, je saisis un galet par terre puis m’engouffrai, toujours aussi décidé, dans le lac. J’eus vite de l’eau jusqu’au torse, Sicte avait arrêté de me suivre depuis que j’avais dépassé le rivage. Je cherchais l’affrontement, quelque chose contre quoi forcer. Je lançai le galet de toutes mes forces, le plus loin que je pus dans un grognement. Puis je plongeai mon visage dans l’eau et me mis à hurler à m’en faire saigner les poumons. J’entendais à peine un son, seules des bulles semblaient sortir de ma bouche. Je repris une grande inspiration à la surface et recommençai, encore, encore et encore.

La vision persistait, celle de mes yeux écarquillés sans vie. Je n’avais jamais rien vu de si dérangeant.

J’inspirai encore et cette fois je criai depuis la surface, tournant mon visage vers le ciel. Le bruit de ma voix m’assourdit moi-même. Un sifflement dura ensuite un instant dans mes oreilles. Puis plus rien. Le silence. Autour de moi, dans ma tête, partout, le silence. Plus un bruit, plus une vision. Je fermai les yeux et respirai, libéré.

Je restai là un petit moment à réaliser à quel point j’avais forcé sur mon corps dès le réveil. Puis je retournai vers le rivage. Sicte m’y attendait avec un visage anxieux.

« Dreth, ça va ? Parle-moi. »

Dit-elle d’un ton ferme alors que je m’approchais.

« Ouais, juste un mauvais rêve qui voulait continuer alors que j’étais éveillé. »
« Je crois que tout le monde t’a entendu hurler… »
« Je m’en fous, ça a marché. »

Je m’assis sur un gros galet et commençai à en jeter des petits dans le lac. Sicte s’assit à son tour, à mes côtés et demanda :

« C’était quoi ce mauvais rêve ? »



Dreth
Membre
avatar
Messages : 32

Jour d'éveil : Jour 3
Race : Échoué
Métier : Guérisseur
Groupe : Bosquet d'Aorn
Fiche de présentation :
Journal :
Sam 30 Avr 2016 - 23:41

Maintenant que je l’avais chassé je me sentais étrangement libre de l’évoquer, il ne me blessait plus.

« Juste mon propre visage. J’avais la tête tranchée, enroulée dans un tissu blanc et déposée dans un panier tressé en osier qui flottait à la surface du lac. Et je voyais mon propre visage en face. Mort. »

Elle resta silencieuse.

« Je vous plains d’avoir à côtoyer ces yeux verts pleins de rage tous les jours. Moi, même morts ils me faisaient peur. »
« C’est peut-être pour ça qu’ils faisaient peur. Parce qu’ils étaient morts… »
« Peut-être. »
« Tu sais ce qu’ils représentent pour moi, tes yeux pleins de rage ? »
« Non. »
« La fin de l’orage. À chaque fois ils annoncent la fin de l’orage. »

Il était malheureusement trop tôt dans la matinée pour lui dire de fermer sa gueule. Alors elle continua.

« Cette nuit tu t’es endormi comme une masse. Tu es d’ailleurs le seul à avoir dormi. On s’est demandé si tu étais vraiment fait comme nous. »

Elle rit, moi ça ne me faisait pas rire du tout, j’étais juste fatigué. Et je lui signifiai :

« J’étais juste fatigué. »
« Oui nous aussi mais on n’a pas dormi pour autant. »

À cet instant Varl fit irruption sur la plage avec sa perche. Il pêchait manifestement un peu plus loin. Il dit d’un air inquiet :

« J’ai entendu un cri, vous aussi ? »

Sicte me pointa du doigt.

« C’est toi qui cries comme ça Dreth ? »
« Quoi ? J’ai fait fuir tes poissons ? »

Il n’insista pas et lâcha un :

« Putain de taré. »

Avant de repartir là d’où il venait. Sicte haussa les épaules puis m’expliqua :

« Pendant la nuit on a décidé qu’à partir de maintenant, vu l’évènement d’hier soir, on imposerait des tours de garde. Deux personnes seront désignées chaque nuit. »

Elle hésita un instant.

« Et comme tu dormais, tu as été désigné d’office pour la nuit prochaine. »
« Avec qui ? »
« On n’a pas encore décidé. On verra ce soir en fonction de la fatigue des gens je suppose… »

Constatant que je ne répondais rien elle se sentit obligée d’ajouter :

« Désolée. »
« Non, ça ne me dérange pas, tant que ce n’est pas Olenn qui est de garde avec moi. Et j’crois qu’il n’est pas assez stupide pour se proposer donc ça ira. »

Répondis-je. Un long moment de silence passa avant qu’elle ne me demande :

« Tu vas faire quoi aujourd’hui ? »

Après un temps de réflexion je parvins à répondre :

« Honnêtement je ne sais pas vraiment. Probablement décortiquer les corps des deux créatures d’hier soir. »

Un frisson la secoua alors que je les évoquai.

« Puis m’en débarrasser d’une quelconque façon. Sauf si Aorn, ou n’importe qui d’autre, a une meilleure idée. »
« J’aurais préféré qu’on reste tous au bosquet aujourd’hui, ensemble. Qu’on laisse le travail de côté et qu’on prenne le temps de se remettre. On a tous besoin de rire je crois, après ce qui est arrivé. Mais on ne peut pas se le permettre je suppose… »
« Pas vraiment non, et puis… »

Je fus coupé dans ma phrase par un mouvement à l’extrémité Est de la plage. Une jeune femme à la démarche craintive et hésitante fit son apparition. Sa peau grise entièrement nue et ses cheveux noirs encore trempés laissaient penser qu’elle venait de se réveiller du lac. De la voir je ressentis une forte émotion se déverser dans mes veines, je me sentais étrangement proche d’elle. Tout comme j’avais été violemment touché par la mort de l’autre échoué le jour de mon réveil. J’avais manifestement un attachement inconscient pour tous les gens du lac. Peut-être les imaginais-je semblables à moi-même. Peut-être me sentais-je seul et avais-je besoin de m’accrocher à ça. Peut-être serais-je déçu.

Sicte l’avait remarquée aussi, elle se leva et commença à aller à sa rencontre. J’entrepris de faire de même mais elle m’arrêta et me demanda de retourner au bosquet chercher une tunique. Elle en avait fait une d’avance. Je m’exécutai, passai au camp en coup de vent sans avertir personne – je présumai que c’était mieux ainsi, pour ne pas attirer tout le monde et ne pas effrayer la nouvelle venue. Je trouvai rapidement la tunique et repartis aussitôt vers la plage de galets. Arrivé là-bas je vis les deux femmes face à face. Sicte me tournait le dos, elles avaient l’air de parler calmement et finalement j’étais content de ne pas y être, imaginant l’étrangeté de la discussion. « Salut je ne sais pas ce que je fous là. Mon non plus mais c’est normal, t’as qu’à rester avec nous. »

Je ne sais pas si mon arrivée les avait fait taire ou si elles cherchaient déjà leurs mots depuis quelques instants, mais en tout cas une fois à leur hauteur je constatai qu’elles étaient parfaitement silencieuses. Je tendis la tunique à Sicte et me retournai.

« Merci Dreth. »

L’entendis-je dire dans mon dos.

« Voilà Dreth, l’auteur du cri qui t’as amenée jusqu’ici. Avant ton arrivée il était la seule personne du lac que je connaisse. »

Quand elles eurent fini d’habiller l’échouée, je leur fis face de nouveau. Sicte poursuivit :

« Avec toi nous serons huit. Nous avons tous un rôle au sein du groupe, tu trouveras vite le tien. Moi par exemple je fabrique les vêtements. Dreth lui il… Bah lui c’est un peu compliqué. Mais disons qu’il utilise ses connaissances sur la nature pour récolter de la nourriture et soigner les blessures. »

La nouvelle venue acquiesçait sans dire un mot. Il y eut un long silence. Sicte semblait gênée. Je demandai alors le plus naturellement du monde, sans vraiment y réfléchir :

« Comment tu t’appelles, petite sœur ? »

Ses yeux s’écarquillèrent et, surprise, elle répondit :

« La… Lana. »
« Oui pardon j’ai oublié la moitié des présentations… »

Fit Sicte. Je souris.

« Petite sœur… »

J’avais commencé alors autant continuer.

« Tu te rendras compte rapidement que, comme Sicte, tous ceux qui viennent des racines sont des gens pragmatiques. Ils te parleront d’organisation et de travail. Ceux qui viennent des montagnes sont des gens curieux et inventifs. Ils te parleront de leurs idées et de leurs projets. »
« C’est un peu réducteur. »

Me coupa Sicte.

« Bien sûr. Je voulais simplement dire que si jamais tu as besoin de parler, n’hésite surtout pas à venir vers moi. Et si tu as besoin de quoi que ce soit, tu peux compter sur moi. »

Lana fit un signe de tête et dit timidement :

« D’accord. »

Je m’attendais à ce que Sicte conteste de nouveau mais sa remarque me surprit :

« C’est vrai. Ce qu’on te raconte doit te paraitre un peu étrange, mais on n’aura peut-être pas d’autre occasion de te dire ça. On n’est pas tous dignes de confiance. Sans vouloir t’effrayer. Mais si jamais tu perds pied, sois sûre que tu peux te raccrocher aux yeux verts de Dreth. »

Soudainement embarrassée elle ajouta :

« Tu as de la chance de pouvoir le considérer comme ton grand frère ! »
« T’es trop vielle pour ces conneries toi. »

En me tournant vers Lana je précisai :

« Sicte et Aorn, que tu rencontreras bientôt certainement, sont les plus vieux ici et les fondateurs du camp. »

Intéressée elle demanda :

« Vous êtes ici depuis combien de temps ? »
« Huit jours pour ma part, six pour Dreth. »

Au moment où elle finit sa phrase une idée parut lui traverser l’esprit.

« Oh, Dreth, puisque tu ne savais pas vraiment quoi faire aujourd’hui, tu pourrais emmener Lana et la présenter à tout le monde. Qu’est-ce que vous en pensez ? »
« Franchement moi les présentations ça va m’énerver. C’est pas contre toi Lana, tu peux venir avec moi, mais ce ne sera pas pour aller faire le tour de tout le monde. »
« Hm, tant pis, viens avec moi alors. Ça me parait primordial que tu rencontres le groupe quand même. »

Voyant l’appréhension sur le visage de Lana, je lançai dans un sourire :

« Bon courage. »

Et Sicte s’exclama :

« Roh ça va, ce n’est pas si terrible ! »

Alors qu’elles s’éloignaient déjà en direction du bosquet. Moi de mon côté je m’en retournai vers les carcasses des deux monstres un peu plus haut à l’orée du bosquet. Personne n’y avait touché manifestement, ils étaient dans la même position que celle dans laquelle nous les avions disposés la veille.

En me penchant sur eux je constatai que leur chair se décomposait en poussière. Le processus était déjà bien engagé, l’un d’entre eux avait tous ses organes à l’air. Ils étaient aussi noirs que leur peau. Leurs visages commençaient aussi à s’éroder, et chaque partie de leurs corps que je touchais s’effritait sous mes doigts. Seuls les os, noirs et durs, semblaient durables. Pensant qu’ils pourraient être utiles, j’entrepris donc de les extirper. Ce n’était pas une tâche très difficile étant donnée la décomposition des chairs.

En partant de la supposition assez naturelle que ces créatures étaient construites comme nous, je pus en apprendre sur notre ossature.

Une fois mon travail terminé il restait d’une part un grand tas de poussière qui noircissait l’herbe verte et d’autre part un tas d’ossements. J’avais également récupéré tous les petits os tels que les phalanges dans ma sacoche de lin, sans avoir d’idée précise moi-même j’étais persuadé que quelqu’un saurait quoi en faire. Je m’en retournai alors vers le camp pour y entreposer tous les os, je dus faire plusieurs voyages étant donnée la masse des deux squelettes.

Là-bas Lana et Sicte étaient assises dans l’herbe humide, travaillant ensemble le sourire aux lèvres. Aorn lui était affairé à façonner un récipient avec de la terre claire et mouillée, en vue de le cuire ensuite. En me voyant transporter les os il vint vers moi.

« Dreth, qu’est-ce que tu fais ? »
« Je me suis mis en tête d’examiner les cadavres des monstres d’hier soir. Leurs corps partent en poussière à l’exception de leurs os. Je les ai récupérés et ramenés ici car je pense qu’on peut leur trouver pas mal d’usages. Tu en penses quoi ? »
« Je suis d’accord. »

Il sembla réfléchir un instant et reprit :

« D’ailleurs Lana, la nouvelle, tu l’as rencontrée ? Elle a l’air de se plaire à la sculpture. Je vais lui proposer de travailler ces os. J’ai déjà des idées. »

Et aussitôt il se dirigea à sa rencontre. Quant à moi je pris un instant pour souffler et observer le bosquet. Regon travaillait à rendre nos cabanes toujours plus solides et habitables, il devenait vraiment habile. Ses gestes étaient assurés, et surtout il dégageait une paix intérieure qui ne m’était pas apparue si clairement auparavant, il semblait avoir trouvé sa place. Aorn furetait partout dans le camp avec ses cheveux blonds en bataille, coordonnant tout le monde, proposant ses idées toujours plus ingénieuses les unes que les autres, tout en travaillant lui-même sur énormément d’outils et d’installations. Sicte et Lana semblaient déjà presque proches, riant et travaillant de concert. Sicte tissant pendant que Lana taillait des aiguilles de bois. Et enfin Harjinni un peu plus loin, accoudée à l’enclos des poules, leur jetait un peu d’herbe et de graines en tous genres.

Je m’adossai à un arbre et me laissai glisser sur le tronc jusqu’au sol. Je ne voulais pas perdre tout ça. Ce bosquet devant moi, ces gens, ça ne m’avait jamais vraiment frappé, mais je ne voulais pas les perdre.

« S’il vous plait, ne disparaissez pas… »

Murmurai-je pour moi-même alors que quelques gouttes de pluie commençaient à tomber, s’écrasant en d’imperceptibles bruits sur le tas d’ossements. Ces bruits me parurent comme des coups de tonnerre, chaque goutte sur ce crâne noir qui me faisait face résonna dans ma tête. Et je compris que moi aussi j’avais peur.

Ils disparaitraient, pas vrai ?

Je chassai toutes ces pensées de ma tête en me décidant à travailler moi aussi. Je vis qu’Aorn avait déjà fabriqué plusieurs petits pots en terre cuite et allai le voir à ce sujet.

« Aorn, je voudrais faire des mixtures médicinales aujourd’hui et je me demandais si je pouvais utiliser les pots que tu as déjà faits pour ça. »

Il me répondit que oui, et qu’il en ferait d’autres. Je me lançai donc dans mon projet, récupérant mon baluchon plein d’ingrédients et m’installant sous le toit d’une cabane. Je savais étrangement ce que je faisais, mes intuitions – compliquées d’ailleurs – de mélanges me venaient aussi naturellement et inexplicablement  que mes connaissances. J’employai ma matinée à concevoir ce qui serait une mixture anesthésiante, pour cela il fallait passer par pas mal d’étapes, comme faire bouillir des feuilles, mélanger de la sève et des champignons écrasés ou encore effriter des tiges sèches.

Varl rentra au bosquet, ce qui me fit comprendre que le midi était arrivé plus vite que je ne l’eus imaginé. Il fit connaissance avec Lana et on mangea tous un peu. Les réserves étaient pratiquement inexistantes mais on trouvait toujours quelque chose quand même, et on essayait de ne pas sombrer dans le penchant attirant qu’était l’angoisse du manque de nourriture.

Sicte n’était pas la seule à ressentir le besoin de faire une pause apparemment, ils eurent tous du mal à se remettre au travail après le déjeuner. Mais lorsque Varl se leva de toute sa masse pour retourner à la pêche, tout le monde retrouva de la motivation et reprit ses occupations.

Seule Harjinni était désœuvrée. Elle vint s’asseoir à côté de moi dans la cabane où je travaillais, me racontant comment ses plantations prenaient forme et comment nos poules se portaient. Elle avait l’air cisaillée de fatigue, comme tous les autres, ceux qui contrairement à moi n’avaient pas dormi. Mais elle parvint quand même à trouver le moyen de me dire :

« Je vais me proposer pour le tour de garde avec toi cette nuit si tu veux. »

Pris de court je répondis simplement :

« D’accord. »

Puis me disant qu’au-delà du fait qu’elle m’éviterait Olenn, j’aimais sa compagnie, j’ajoutai :

« Oui, s’il te plait. »

Elle sourit, puis après quelques moments passés à travailler sa tête tomba contre mon épaule, elle s’endormait. Ce n’était pas plus mal si elle voulait prendre le tour de garde. Je l’allongeai alors sur le sol de la cabane pour continuer mon travail de mon côté.

J’avais un pot presque plein de ma première mixture lorsque je vis Lana se lever et se diriger vers Aorn avec un collier. C’était une grande ficelle que Sicte avait tissée, dans laquelle l’échouée avait passé sept phalanges noires. Elle lui passa autour du cou en déclarant :

« Maintenant le chef a un collier ! »

Aorn, surpris, la remercia, flatté, mais un peu gêné il répondit :

« Mais je ne suis pas le chef ici. C’est Olenn, que tu ne connais pas encore. »

Avec un sourire bienveillant il ôta le collier et poursuivit :

« Mais c’est une très bonne idée, tu permets que je le lui donne quand il rentrera ? »

Elle était embarrassée. Elle aurait voulu que ce soit Aorn qui le porte, ça sautait aux yeux. Et moi aussi, elle ne pouvait pas savoir à quel point. Mais elle était trop timide, pour lui dire de le garder, surtout maintenant qu’elle avait présenté le collier comme celui du chef. C’était presque triste comme scène et une fois encore je me surpris à souhaiter qu’Olenn n’eut jamais existé.


En fin de journée, alors que le jour commençait à décliner, Sicte m’apporta la sacoche que je lui avais suggérée la veille, suivie de Lana avec un os taillé.

« On a des cadeaux pour toi, Dreth ! »

Me lança la racine.

« La sacoche dont tu parlais, et Lana t’a fait un poignard. »

Elles me tendirent leurs objets. Le sac était en lin épais et bien serré, il ne fuirait pas. Il avait quatre compartiments, deux poches externes et même un rabat pour protéger son contenu. Le tout soutenu par une bandoulière qui semblait solide. J’étais vraiment impressionné. Quant au poignard, c’était un os d’avant-bras effilé en pointe à son extrémité. La réalisation était très propre et l’arme paraissait fiable.

Je ne savais pas quoi leur répondre. Je ne savais pas non plus l’expression que mon visage leur communiquait. Alors j’allai au plus simple et articulai juste :

« Merci. »

En prenant les deux objets. J’étais réellement reconnaissant. Sicte ajouta, en me passant la lanière par-dessus l’épaule :

« Tu as même cette petite poche exprès pour mettre le poignard ! T’auras pas besoin de l’avoir toujours dans la main. »

C’était bien pensé. Je répétai :

« Merci. »

Et alors qu’elles tournaient les talons je me sentis triste et défait. J’avais l’impression que mon apport à ce groupe n’était pas à la hauteur de ce que je recevais. Puis le souvenir de Varl qui marchait tout seul de nouveau pour la première fois me revint. Je serais là pour elles, je ne les laisserais pas tomber. C’était ça mon rôle.

Peu après ça Varl rentra avec deux poissons. Il fut acclamé comme un héros, à juste titre. Et moi de mon côté j’avais confectionné un pot rempli d’anesthésiant et un début de pot d’un liquide purificateur, qui permettrait aux plaies de ne pas s’infecter.

Varl avait déjà mis les poissons à la broche lorsqu’Olenn et son chien firent leur apparition à leur tour. Aorn lui présenta Lana en lui donnant le collier au passage. Son accueil fut exécrable, comme je m’y attendais et je gardai un œil sur eux de loin, faisant mine de participer aux bavardages autour du feu. Les odeurs et les bruits avaient d’ailleurs réveillé Harjinni qui semblait complètement perdue, encore somnolente et franchement ailleurs.

Aorn revint s’occuper de la cuisson des poissons avec Varl et laissa Lana seule avec Olenn, ce qui ne me plaisait pas beaucoup. Et lorsque je vis sa main balader j’allai m’asseoir à côté de Sicte, laissant une place entre nous deux, en lui demandant discrètement :

« Tu peux appeler Lana s’il te plait ? »
« De quoi ? »

Je jetai un regard assez évident vers elle et Olenn et dis simplement :

« Sors-la de là, c’est tout. »

Elle comprit et l’appela en lui faisant signe de venir s’assoir avec nous, esquissant un grand sourire innocent, ce que l’échouée s’empressa de faire. Je regardai Olenn la suivre des yeux. Il était manifestement contrarié dans son besoin d’établir son autorité, ce qui me plaisait bien, et tant qu’il ne se rendait pas compte que ça venait de moi, les conséquences seraient probablement gérables.

Lana s’assit entre nous en demandant ce qui se passait. Sicte répondit assez directement :

« Rien. Essaye juste de rester loin de lui. Et c’est la meilleure place pour le poisson ! »

Comprenant que ce n’était pas un simple heureux hasard, l’échouée répondit :

« Merci… »

Harjinni s’assit de l’autre côté, et les yeux figés sur le feu, dans le vague, elle déclara solennellement :

« J’comprends rien. »

Je la regardai, interrogateur, elle poursuivit :

« D’avoir dormi toute l’après-midi… Je ne comprends plus rien, cette journée est un foutoir monstre dans ma tête. »

Je ris et lui dis que de toute façon il n’y avait pas grand-chose à comprendre, on allait juste monter la garde toute la nuit.

Le repas commença et elle en profita pour se proposer pour le tour de garde devant tout le monde, ce à quoi personne ne formula d’objection. Ils étaient en réalité plutôt soulagés de pouvoir dormir, ils avaient tous les yeux au milieu de la figure. Ensuite Olenn prit la parole et revint sur son idée d’exploration :

« J’ai décidé que demain nous irions explorer là-bas, la falaise dont je vous ai parlé l’autre jour. Faudra peut-être deux jours si on veut aller voir en haut aussi, on se démerdera pour camper là-bas. »

Le collier qu’avait fait Lana lui donnait vraiment une prestance qu’il n’avait pas sans. Ç’aurait juste été mieux qu’il soit au cou d’Aorn. Après une bouchée de poisson Olenn reprit :

« Faut pas qu’on soit beaucoup, j’me suis dit que trois personnes c’était bien. Moi pour guider et protéger avec mon chien. Puis Aorn, comme t’as plein d’idées tu sauras peut-être ce qui est intéressant. Et même si ça me fait chier de me coltiner ta gueule de merde, Dreth tu viendras aussi, pour cueillir tes trucs. »

Même s’il était présenté d’une manière qui laissait à désirer, son plan était étonnement sensé. C’est ce qui me permit de prendre sa raillerie sans broncher. Harjinni intervint pour moi :

« Mais Dreth est de garde, demain il sera trop fatigué pour ça… »

Agacé Olenn coupa :

« Pff, pauvre petit. Mais si, ça ira. De toute façon c’est comme ça, et t’as pas intérêt de nous ralentir d’ailleurs gringalet. J’suis sympa de te prendre avec nous alors tu feras un effort pour une fois. »

Je savais qui j’étais, et la plupart de ces gens aussi. Alors je laissai passer ses remarques au-dessus de moi. Et en réalité cette répartition m’arrangeait trop pour que je casse tout en créant une dispute. Avec Regon et Varl au camp ils ne craignaient rien en notre absence. Et de notre côté je n’avais qu’Aorn sur qui veiller, et il se trouvait que c’était un homme débrouillard et extrêmement intelligent.

On tomba donc d’accord et tous allèrent se coucher à l’exception d’Harjinni et moi. On choisit d’entretenir le feu toute la nuit, domaine dans lequel elle était bien plus qualifiée que moi. La journée avait été froide et la nuit s’annonçait l’être encore plus, les flammes avaient donc l’avantage de nous réchauffer, en plus d’éclairer et – on l’espérait – de repousser les créatures.

Tout au long de la nuit on n’essaya pas de s’occuper avec des tâches supplémentaires. Il ne fallait pas faire de bruit et l’obscurité était vraiment invalidante pour tous les travaux. On ne fit donc qu’entretenir le feu, échanger quelques murmures et guetter les alentours de nos yeux mi-clos.

Au milieu de la nuit Harjinni s’endormit encore une fois sur mon épaule et je n’eus pas envie de la réveiller. Au lieu de ça je regardai le feu diminuer lentement à mesure que les bûches se consumaient, jusqu’à me retrouver dans une obscurité totale. J’étais bien, je n’avais pas envie de dormir. L’air froid dans mes poumons me faisait me sentir vivant, et la cime contre moi me tenait chaud. Dans le noir complet de cette nuit sans lune je m’exerçai à utiliser mes oreilles, à l’affût de tous les sons, me familiarisant avec le bruit de la nuit.

Je ne m’endormis pas, au fond de moi j’espérais que ce moment dure toujours.


JOUR 9


Une journée presque identique à la précédente se leva sur le camp. Un ciel décrivant des nuances allant du blanc au gris foncé gorgé de pluie surplombait toute la vallée.

Dreth sortit Harjinni de son sommeil avant que tous les autres ne se réveillent. Confuse elle lui demanda si elle avait beaucoup dormi, il lui répondit que non mais elle comprit que c’était un mensonge en constatant l’état du feu. Elle s’affaira alors à relancer des flammes tant bien que mal avec des branches presque sèches.

Le reste du camp ne tarda pas à émerger et rapidement Olenn, Aorn et Dreth se préparèrent au départ. Olenn ne s’encombra de rien de plus que lorsqu’il partait chasser. Aorn prit une sacoche vide et un grand bâton dont il se servirait de canne de marche. Et Dreth se munit simplement de ses cadeaux de la veille : son grand sac, vide, et son poignard. L’objectif était de trouver et de ramener des choses, cela ne faisait donc pas beaucoup de sens d’emporter avec eux les maigres provisions du camp.

Ils furent prêts à partir peu de temps après. Même s’ils ne quittaient le camp a priori que deux jours au plus, tout le monde avait une boule au ventre et un « au revoir » sembla s’imposer de lui-même. Tout le groupe se réunit alors, tous debout et un peu gênés, ne sachant pas trop quoi dire. Sicte brisa la glace en déclarant simplement :

« Alors, les trois esprits forts s’en vont explorer ? »

Aorn sourit et répondit :

« J’en vois cinq autres, qui restent ici. »

Très naturellement il ajouta :

« Prenez soin de vous. »

Et tous retournèrent l’attention en chœur. Dreth semblait un peu absent, son visage épuisé ne témoignait pas de beaucoup de motivation. Harjinni qui l’observait s’avança alors vers lui et le serra dans ses bras. Par-dessus l’épaule de la blonde, l’échoué croisa le regard de Varl. Ses yeux parlaient à sa place et ils disaient : « Tu ne me feras pas croire que toi tu as peur ». Et pourtant. Il ne savait pas de quoi, mais il avait peur.

Olenn conclut ce rassemblement en coupant sèchement :

« Allez on y va, on n’a pas que ça à foutre. »

Et les trois hommes se mirent en marche vers la falaise, s’éloignant un peu plus du bosquet à chacun de leurs pas.

La falaise n’était pas très éloignée du bosquet mais elle s’étendait elle-même sur une grande distance, il leur faudrait surtout beaucoup de temps pour en explorer la totalité, plus que pour s’y rendre. Leur marche était silencieuse et le rythme était soutenu. Dreth trainait un peu en retrait du fait qu’il ramassait des ingrédients sur le chemin, ce qui lui valait pas mal de rappels à l’ordre de la part d’Olenn.


La journée était déjà bien avancée lorsqu’ils atteignirent la falaise. Cette dernière courait depuis les montagnes presque jusqu’au lac, irrégulière et escarpée. Sa paroi rocheuse s’élevait à hauteur d’une dizaine d’hommes à l’endroit où ils étaient arrivés. La végétation environnante foisonnait plus qu’aux alentours du bosquet, et globalement le terrain était bien plus accidenté. Ce qui promettait plus de potentielles trouvailles en matière de ressources et d’animaux.

Ils avaient pris exprès la route la plus longue pour arriver au versant de la falaise qui émergeait des montagnes. Ainsi ils longeraient sa base en entier avant de monter dessus du côté du lac pour explorer le sommet en marchant dans l’autre sens.

À l’affut de tout ce qui pouvait s’avérer utile, et du fait du terrain difficile, ils progressaient lentement et mirent presque une demi-journée pour atteindre l’autre extrémité de la falaise. Sur le chemin Dreth ramassa beaucoup de végétaux intéressants ainsi que pas mal de nourriture, mais Aorn, lui, ne trouva pas d’idée. Le terrain ne différait finalement pas tant que ça des abords du bosquet et rien de particulier n’avait attiré son attention jusqu’ici. Au cours du trajet ils avaient aperçu plusieurs animaux, comme des chevreuils et des lapins, Olenn avait tenté de les prendre en chasse mais sans résultat. Aorn se fit la remarque que c’était un peu normal, confronté avec la réalité de la chose, finalement avec un chien et un bâton il ne risquait pas d’attraper grand-chose. Le chien aboyait, éloignant l’animal, plus rapide que lui ou Olenn, et ce dernier courait après en brandissant son bâton inutilement. Même Dreth, avec son esprit rêveur d’échoué, le regardait faire avec des yeux las, en se demandant ce qu’il espérait accomplir.

Ils décidèrent de faire une pause là, en cet endroit où la falaise rejoignait le niveau du sol de la plaine. Ils ne pouvaient pas apercevoir le lac à cause de la végétation dense mais il était pourtant vraiment proche. Midi était passé depuis un long moment alors ils avaient faim, ils se partagèrent des fruits que Dreth avait trouvé sur un arbuste plus tôt dans la journée. Ce dernier garda soigneusement les noyaux pour les rapporter à Harjinni qui en ferait sûrement quelque chose.

Peu de mots furent échangés, l’entente entre ces trois hommes n’était pas la plus simple. Ils gardaient aussi leurs forces pour la suite de la journée, qu’ils espéraient plus fructueuse. En particulier Aorn se démotivait un peu, questionnant son utilité dans l’expédition – et l’utilité de l’expédition elle-même – sans le formuler tout haut. Ils ne s’éternisèrent pas et repartirent vite pour ne pas perdre leur rythme.

En sens inverse, ils longeraient cette fois la falaise depuis son sommet. L’environnement – bien qu’extrêmement proche – était sensiblement différent, plus rocailleux. Il ressemblait un peu plus aux plateaux et aux montagnes escarpées qu’ils pouvaient apercevoir au nord, délaissant un peu la végétation caractéristique de la plaine qu’ils connaissaient.

Comme au début de la journée, Olenn et son chien ouvraient la marche avec une bonne longueur d’avance, suivis par Aorn et son regard vif détaillant tout le paysage à chaque instant, puis enfin Dreth restait à l’arrière, toujours ralenti par ses arrêts fréquents. Il avait d’ailleurs remarqué que des guetteurs les suivaient depuis un bon moment. Il avait espéré qu’ils ne continueraient pas après leur pause, mais il n’eut pas cette chance, il en aperçut un de nouveau, peu de temps après qu’ils eurent repris leur marche. Ils restaient à bonne distance, craintifs, mais semblaient les pourchasser avec insistance, sans lâcher de terrain. Mine de rien Dreth commençait à s’inquiéter, il en parlerait aux deux autres lorsqu’ils s’arrêteraient pour la nuit. Il n’était pas très impressionné par ces monstres étranges qui observaient les hommes de loin en se cachant, mais il savait depuis l’affrontement au bosquet que parfois ces créatures trouvaient le courage d’attaquer, et c’est ça qu’il redoutait.


Plus tard, en fin de journée, Aorn s’arrêta sur une zone rocheuse de la falaise et héla Olenn. Ce dernier vint à sa rencontre, puis Dreth arriva quelques instants plus tard, rattrapant son retard. Aorn avait manifestement un début d’idée et voulait la partager, il commença à s’expliquer en décrivant les pierres à leurs pieds avec ses mains :

« Cette roche est différente de celle qu’on connait au bosquet. »

Elle était gris foncé, légèrement bleutée. La plupart des fragments à leurs pieds semblaient fragiles, ils se cassaient en fines lamelles. Le cime poursuivit :

« C’est de l’ardoise, comme vous voyez elle est constituée de couches plates qui se désolidarisent facilement les unes des autres. »

Reconnaissant vaguement des formes de lames, Olenn demanda :

« Tu crois qu’on peut en faire des armes ? »

Aorn répondit avec une expression dubitative :

« Je ne pense pas non, ça me parait trop fragile comme matériau. Ce seraient des armes à usage unique au mieux… Non l’utilisation que j’en vois ce serait plutôt pour recouvrir les toits de nos cabanes. »

Conscient de l’intérêt limité de sa proposition, il ajouta :

« Ce serait probablement très lourd à transporter, je ne sais pas vraiment si ça vaut le coup. En tout cas on sait que c’est là, si un jour vous avez des idées on pourrait venir en chercher. »

Ils acquiescèrent tous trois en silence avant de reprendre leur route. Aorn ramassa tout de même quelques fragments en bon état et les fourra dans sa sacoche. Dreth fit de même, assez mystérieusement. Sous le regard interrogateur d’Aorn il expliqua qu’il avait l’intuition que les poules avaient besoin de minéraux pour fabriquer les coquilles d’œufs. Et l’ardoise semblait facile à écraser en poudre et à mélanger avec leur nourriture.

Comme la nuit ne tarderait pas à tomber il profita de la proximité des deux autres pour leur parler des guetteurs :

« Je ne vous en ai pas parlé car ça n’avait pas d’intérêt jusqu’ici, mais plusieurs créatures nous suivent depuis ce matin. Semblables aux deux qu’on a tuées il y a deux jours. »

Olenn sembla agacé et Aorn inquiet. L’échoué poursuivit :

« Je ne sais pas combien elles sont exactement, mais je suggère qu’on choisisse l’endroit où on passera la nuit en envisageant un attaque de leur part. Voire même qu’on rentre au bosquet, en accélérant le pas on a une chance de ne presque pas voyager de nuit. »

Olenn le coupa dans ses développements :

« Attends, attends, attends. D’où tu dis ça déjà ? T’en as vu ? Quand ? Où ? »
« Tout au long de la journée, toujours sur nos talons. Je les ai aperçus plus d’une dizaine de fois je dirais. La dernière fois c’était là-bas, ils étaient deux. »

Tous réfléchissaient.

« Le problème c’est qu’ils sont derrière nous. En rentrant au camp on risque de leur tomber dessus et je ne sais pas vous, mais je n’ai pas envie de me lancer dans ce genre de course-poursuite en pleine nuit. »

Aorn un peu paniqué prit quand même le parti de cette idée :

« S’ils ne sont pas loin on les croisera de jour et peut-être qu’ils n’attaqueront pas. Je penche pour cette option quand même. S’ils nous suivent depuis ce matin, on peut supposer qu’ils finiront par nous tomber dessus, et à ce moment là autant se diriger vers le bosquet le plus tôt possible. »

Olenn s’énerva, en se tournant vers Dreth :

« Putain ça fait chier. T’aurais pas pu en parler avant bordel ? Maintenant on est dans la galère à cause de toi. Je savais que j’aurais pas dû te dire de venir, toujours à trainer. »
« S’il n’avait pas été là, personne n’aurait remarqué qu’on nous suivait. »

Fit remarquer Aorn.

« Ouais et on aurait été plus vite et personne n’aurait pu nous suivre surtout ! »
« J’étais en retrait mais je n’avançais pas moins vite. »
« Ta gueule. Bon en tout cas on n’a pas fini d’explorer alors on ne rentre pas maintenant, c’est pas compliqué. »

Le cime paraissait vraiment ennuyé et angoissé. Dreth lui se contenta de rétorquer :

« Je pense qu’on fait une connerie. Le raisonnement d’Aorn se tient. »
« Ta gueule, on fait ce que je dis c’est tout. On fera un grand feu et ces merdes n’oseront pas approcher. »

Ils reprirent alors leur marche tant qu’il faisait encore jour, à contrecœur pour certains. La peur d’Aorn était palpable mais Dreth ne lui fit pas l’insulte de l’encourager, marchant simplement à ses côtés, lui signifiant qu’il n’était pas seul.

« Taille ton bâton en pointe pendant qu’on marche. On ne sait jamais. »

Lui fit-il sans le regarder. Dans son état le cime ne répondit rien, se saisit simplement de la pierre affûtée qu’il avait emportée et s’exécuta sans trop réfléchir.


Le jour déclina progressivement, laissant place à l’obscurité. Lorsque la nuit tomba, leur exploration n’avait rien apporté de nouveau. Entre la peur qui leur dévorait les entrailles et leur déception globale à l’égard de cette expédition, ils n’étaient pas au plus haut de leur moral.

Ils trouvèrent cependant un endroit adapté pour leur campement de fortune : un mince couloir entre deux amas rocheux qui les cachaient de tous les yeux de la nuit. Ils amassèrent rapidement un tas de branches machinalement, et au moment de commencer à faire un feu Dreth intervint :

« Les nuages se dégagent, bientôt nos yeux seront habitués à l’obscurité et la lune sera suffisante. Peut-être qu’on devrait éviter de faire un feu. Ce serait attirer inutilement l’attention. »
« Mais le feu effraye les créatures ! »

Rétorqua Olenn. Pensif, Aorn prit la parole à son tour :

« Les animaux peut-être, mais ces êtres noirs… Je ne suis pas sûr qu’ils reculent devant quoi que ce soit. Peut-être que Dreth a raison, qu’on devrait se cacher. »

Le souvenir des deux qui les avaient attaqués au bosquet leur revint, et aucun d’entre eux ne put se convaincre que ce que disait Aorn était insensé. Agacé, Olenn finit donc par accepter. Et pendant qu’ils mangeaient de nouveau quelques-uns des petits fruits que Dreth avait trouvés, il expliqua :

« On dormira chacun son tour. Deux éveillés qui s’assurent chacun que l’autre ne s’endort pas. Et un qui dort. Aorn t’as pas l’air en forme, t’as qu’à dormir en premier. On te réveillera quand faudra changer. »

Une fois qu’ils eurent fini leur maigre nourriture ils firent comme Olenn avait dit. Aorn se blottit en boule contre la paroi de pierre, la tête dans les genoux, essayant d’oublier sa peur pour dormir. Olenn, lui, avait son chien contre lui pour lui tenir chaud, il passait sans cesse sa main dans sa fourrure inconsciemment. Ce que Dreth remarqua rapidement et interpréta comme un signe de nervosité importante. Quant à lui, il couvait une boule de peur dans son ventre, elle nouait ses entrailles et le maintenait éveillé malgré son état de d’épuisement total. Lui et Olenn étaient adossés chacun à une paroi, face à face, vérifiant régulièrement que l’autre avait encore les yeux ouverts.


Plus tard dans la nuit, Aorn fut sorti de son sommeil trouble par les gémissements du chien. Olenn essayait de le calmer mais rien n’y faisait. Bientôt il se mit même à aboyer, de plus en plus fort. Dans un hurlement chuchoté, avec les yeux écarquillés, Dreth lança à Olenn :

« Fais le taire, putain ! »

Ce dernier essayait, le serrait contre lui, sans succès. Dreth écumait de rage, s’arrachant les cheveux. La tension montait au rythme de leur peur. Et le chien aboyait, il aboyait.

Il aboyait sans cesse.

L’échoué n’en put plus et se leva, saisissant le museau du chien à deux mains, tentant de le maintenir fermé. L’animal se débattait violemment, il réussit à se défaire de l’emprise de Dreth et recommença son vacarme avec encore plus d’acharnement.

« Putain. »

Un juron bien simple. Qui fut suivi par des paroles bien trop proches.

« Ils, n’avaient, pas, de, plumes. »

Un frisson glacial les parcourut. Aorn avala une bouffée d’air, d’une inspiration saccadée et marquée de terreur. La main d’Olenn tremblait comme une feuille. Seul Dreth, à genoux devant le chien qui aboyait toujours à la mort, gardait à peu près le contrôle de sa peur. La phrase résonna à nouveau :

« Ils, n’avaient, pas, de, plumes. »

Encore plus proche et il ne fallut qu’un instant pour qu’un visage blanc apparaisse à l’extrémité du couloir. Tous se dressèrent immédiatement, brandissant leurs armes de fortune, prêts à se battre contre la créature, jusqu’à ce que la phrase retentisse encore.

Encore, et la bouche de cette créature à quelques pas d’eux ne bougeait pas.

Le son venait d’au-dessus, ils regardèrent alors dans cette direction, paniqués, pour constater que deux autres monstres les épiaient depuis le sommet des amas rocheux, à seulement une hauteur d’homme d’eux.

Encore cette phrase, et aucune des trois bouches ne bougea. Encore.

Au bout du couloir, la créature commença à avancer lentement. Elle avait cinq membres et ses yeux ne semblaient pas lâcher le visage d’Aorn.

Pressé de toutes parts et étant donnée la situation, Dreth déclara fermement :

« On va se faire piéger, il ne faut pas rester ici, courez. »

Il n’eut pas besoin de les convaincre plus que ça, tous tournèrent les talons et sortirent de l’autre côté du couloir puis se mirent à courir. Remontant inconsciemment la falaise en direction du bosquet. Derrière eux tout sembla s’accélérer, les créatures les prirent en chasse avec une vitesse terrifiante.

Tout devint flou et le chaos de leur dernière rencontre se présenta de nouveau. Sauf que cette fois l’avantage de la situation leur faisait gravement défaut. Dreth courait sans se poser de question, du plus vite qu’il pouvait, focalisé sur le chemin devant lui. Olenn faisait de même à quelques pas devant lui, talonné par son chien.

Et un hurlement retentit derrière eux.

Dreth ferma les yeux, son appréhension était si forte qu’elle mua en une douleur physique lançante qui s’imprima violemment dans les traits de son visage. Un nouveau hurlement déchira la nuit, c’était la voix d’Aorn. C’était un fait, et aucune construction mentale ne pourrait changer ce qui était en train de se passer. Dreth fit alors un choix, celui d’arrêter sa course. Olenn s’en rendit compte et hurla :

« Cours putain, on n’a pas le temps pour tes conneries ! »

« On ne peut pas le laisser tomber. »

Rétorqua l’échoué en criant.

« COURS ! »

Insista leur chef.

Dreth resta un instant muet puis hurla :

« OLENN ! »
« PUTAIN DE LÂCHE ! »

Sa rage brûlait en d’immenses flammes noires au fond de ses yeux.

« TU CRÈVERAS QUAND MÊME UN JOUR, COMME TOUT LE MONDE ! »

Mais il se perdait dans sa colère inutile, et les cris d’Aorn le firent revenir à ce qui importait vraiment. Il tourna les talons et courut du plus vite qu’il put rejoindre son ami. Il appela :

« AORN ! »

Et ce dernier répondit en criant, ce qui permit à Dreth de le trouver. Il était proche du bord de la falaise, en train de lutter avec le monstre à cinq membres. Il n’avait plus son bâton et au moment où Dreth l’aperçut il le vit se faire violemment projeter à terre par un revers de la créature. Deux autres monstres restaient un peu en retrait, rôdant en rond à quelques pas.

Aorn se releva péniblement dans un grognement et fut de nouveau projeté, cette fois contre un arbre, par un autre assaut de la créature. Dreth ne put contenir un cri viscéral :

« NON ! »

Ce qui lui valut le regard brusque d’un des deux autres monstres, qui ne tarda pas à se jeter sur lui. Dreth fit un pas en arrière, prêt à recevoir la créature, serrant fermement son poignard dans la main droite. En arrivant à sa hauteur, le monstre tenta brutalement de lui saisir l’épaule, mais Dreth se décala au dernier moment. Il reçut une longue entaille de ses griffes à la place, sur le torse. Emporté par son élan le monstre se retrouva dos à lui et l’échoué profita le l’ouverture pour lui asséner plusieurs coups de poignards à la gorge. La créature s’effondra, et Dreth avec elle, continuant de la poignarder violemment à même le sol jusqu’à ce qu’elle en meure.

Quand il releva les yeux, Aorn était toujours prostré contre le tronc de l’arbre contre lequel il s’était fracassé, et la bête à cinq membres était sur lui. Il hurlait à pleins poumons alors qu’elle lui plantait ses griffes dans la cuisse et lui dévorait un bras. Un spasme secoua Dreth de toute sa hauteur devant cette vision d’horreur. Et alors qu’il s’élançait pour venir en aide à son ami, il fut devancé, le troisième monstre se jeta lui aussi sur le cime.

Dreth hurla, et arrivé à leur hauteur il planta son poignard de toutes ses forces dans le haut du crâne du monstre qui venait d’attaquer Aorn. Il mourut sur le coup, mais l’arme se cassa. La pointe taillée de l’os ne revint pas lorsqu’il extirpa le poignard. Et le monstre à cinq membres s’en prenait toujours à Aorn. Dreth entendit le coude de son ami craquer sous la puissance de la mâchoire. Aorn hurlait à la mort, de terreur et d’horreur. Et le sang de l’échoué se glaça alors que le monstre arrachait la chair et les os du cime avec les dents. Mais il profita de l’éloignement momentané de sa mâchoire pour lui décocher un coup de poing violent au visage. La créature ne recula pas autant qu’il l’eut voulu, mais Aorn, se sentant soutenu, puisa dans le fond de ses forces et parvint à la repousser de ses jambes. Dreth se jeta alors sur elle et de toute sa masse la poussa du haut de la falaise.

Mais le monstre avait ses griffes encore bien plantées dans la cheville d’Aorn et ce dernier fut traîné avec lui vers le gouffre. Dreth, récupérant déjà son équilibre, réussit à rattraper le cime par sa tunique, puis par son bras indemne et le tira du plus fort qu’il pouvait, écorchant ses pieds nus sur les irrégularités tranchantes de l’ardoise qui constituait le sol. Aorn, lui, hurlant de douleur, parvint avec son autre pied à donner un violent coup de talon sur la main du monstre, qui lâcha prise et chuta, s’écrasant plus bas sur le flanc de la falaise. Dreth réussit alors à hisser son ami jusqu’à lui sur la terre ferme. Il demanda brutalement, tout en jetant des regards affolés autour de lui :

« Il n’en reste plus ? »

D’une voix faible, éraillée et chargée de sang, Aorn répondit :

« Je crois que non. Ils étaient quatre et j’en ai fait tomber un avant que tu n’arrives. »

Tout retomba alors soudainement, la nuit martela la falaise de son sceau de silence. Plus rien ne semblait bouger excepté le sang dans leurs veines, au rythme de leurs battements de cœur encore chaotiques. Et ce sang coulait sur le sol.

Avec la chute d’adrénaline, une panique profonde s’empara d’Aorn. Il se mit à suffoquer de terreur. Son corps était couvert de contusions, plusieurs de ses os étaient brisés, sans parler des multiples plaies ouvertes ni de son bras. Il pendait, désarticulé, des lambeaux de chair entiers arrachés. Son sang coulait sur le sol.

Dreth mit quelques instants à retrouver ses esprits et à reprendre contact avec le monde qui l’entourait. Ce contact prit la forme de son ami, transpirant et gémissant de terreur devant la vue de son propre bras. Un vertige se saisit de lui le temps qu’il prenne conscience de l’état du cime. L’attrait de la panique était pratiquement irrésistible, happant son cœur vers de sombres et violentes émotions. Il avait déjà englouti Aorn. Et Dreth comprit que s’il coulait aussi ce serait la fin. Alors il prit une grande inspiration et se jura à lui-même de garder la tête froide.

Aorn sanglotait, et sa propre peur le rendait terrifiant, ses gémissements effrénés, ses yeux exorbités, fous, posés sur son bras. L’horreur qui l’accablait était si forte qu’il ne pouvait prononcer de mots, rien ne venait, ce qu’il subissait était bien au-delà de l’exprimable.

Dreth lui demanda sa sacoche. Aucune réponse ne vint alors il s’en saisit lui-même, en sortit sa pierre tranchante et l’utilisa pour en couper la bandoulière. Il se précipita ensuite vers le bras de son ami, y passa la lanière et la serra le plus fort possible, juste au-dessous de l’épaule. Le cime n’était toujours pas lui-même, encore absorbé par ce bras, duquel le sang commençait à couler moins fortement. Dreth tenta de le rappeler :

« Aorn. Aorn ! Ne regarde pas ton bras, regarde-moi. »

Fermé, son ami ne semblait même pas l’entendre. Alors il posa ses mains de part et d’autre de son visage et le força à le regarder dans les yeux.

« REGARDE-MOI ! »

Les paupières d’Aorn tremblaient, ainsi que toutes les parties de son corps, jusqu’à la plus insignifiante. Mais l’échoué avait réussi à attraper ses yeux.

« Suis ma respiration. »

Son souffle était chaotique, il suffoquait dans son sang, ses larmes et ses tremblements. Mais Dreth le fixait intensément, respirant lentement et profondément, accentuant exprès pour qu’il puisse suivre.

« Inspire. Expire. »

Et petit à petit, avec les mains du guérisseur toujours fermement agrippées à son crâne, Aorn se calma. Seuls quelques faibles rayons de lune filtraient à travers les nuages, et même dans ce monde en noir et blanc, le vert des yeux de Dreth ressortait, brûlant tout ce qu’il croisait. Dans les flammes intenses au fond de ses iris on pouvait lire que sa volonté était la plus grande force de la nature à l’œuvre cette nuit là. Plus forte que l’horreur, plus forte que la peur, plus forte que les monstres ou la mort. Les flammes hurlaient qu’elles réduiraient à néant toutes les montagnes de la vallée avant même que le monde ne puisse ne serait-ce qu’espérer enterrer leur chef.

Mais avec le ralentissement de son agitation, Aorn vit la douleur le rattraper. Son visage blêmit et sa vue s’obscurcit. Il se sentit partir. Même les yeux grands ouverts. Il se sentit partir et les iris verts de l’échoué s’éloignaient, s’effaçaient à mesure qu’un rideau noir tombait tout autour de lui. La peur se remit à couler, pure, dans ses veines. De son bras valide il atteignit l’épaule de Dreth et fondit en larmes avant d’articuler :

« Ne me laisse pas, Dreth, je t’en prie, ne me laisse pas… »

En s’évanouissant il entendit un écho dans son esprit :

« Je suis là, je ne vais nulle part. Repose-toi, Aorn. »

Le cime s’effondra en avant, Dreth le rattrapa alors et le porta pour l’adosser à un arbre.

Il marcha ensuite jusqu’au bord de la falaise. Posant son regard sur l’horizon sombre qui se présentait à lui, respirant profondément, il prit quelques moments pour se recentrer et se concentrer. Il n’y avait pour lui qu’une seule chose à faire, ramener Aorn au bosquet et le soigner là-bas. Il ne pouvait rien pour lui tout seul ici. Il se murmura alors à lui-même :

« Et chaque instant perdu le rapproche un peu plus de la mort. Qu’est-ce que tu fais encore là ? »

Il ferma les yeux, inspira puis s’en retourna vers son ami, décidé. Il s’agenouilla à ses côtés et ausculta ses blessures. Il avait un nombre inquiétant d’entailles profondes qui saignaient abondamment, c’était ce qui présentait le plus de danger à court terme pour lui. Il réfléchit vite et comprit qu’il n’avait pas le temps de faire les choses proprement. Il sortit donc de son sac de la mousse cicatrisante – celle dont Varl avait affreusement souffert – qu’il avait trouvée pendant l’expédition et l’appliqua sans ménagement dans les plaies ouvertes d’Aorn. Il en mettait des paquets entiers, espérant qu’ils brûleraient les coupures rapidement et stopperaient l’afflux de sang.

Éteint par la douleur, ranimé par la douleur, le cime se mit à hurler lorsque Dreth s’attaqua aux larges entailles de sa cuisse.

« Désolé, mais on n’a vraiment pas le choix là. »

Fit l’échoué fermement. Puis il se pencha sur le bras. Ce bras droit, entier, était une plaie ouverte en lui-même. Il se garda de le dire, mais il ne pourrait rien pour le récupérer. Et la mousse était peine perdue ici, il se contenta de faire plusieurs autres tours avec la lanière, encore plus serrés, pour couper le sang dans tout le bras. Il essaya aussi de faire un bandage de fortune bien serré au niveau de la cuisse, avec un pan de végétaux tissés arraché à sa propre tunique.

Ils étaient tous deux couverts de sang. Le leur, celui des créatures. Aorn sanglotait, Dreth respirait.

« Comment tu fais pour rester aussi serein ? »

Demanda la voix défaite du cime.

« C’est simplement que tu portes tout le poids sur tes épaules, chef. »

Répondit Dreth, avant de poursuivre :

« Mais écoute Aorn, j’aimerais vraiment, vraiment, m’asseoir ici et avoir une dernière, belle conversation avec toi. »

Il fit une pause.

« Ce serait un moment et un souvenir que je garderais éternellement. »

Il serra le poing et haussa le ton :

« Mais ça n’arrivera pas. Alors maintenant lève-toi. On rentre au bosquet. Parce que ce qui m’importe vraiment c’est que demain tu sois encore en vie. Et le jour d’après. Et celui encore d’après. Je ne veux pas une conversation, j’en veux mille. Debout. »

Des larmes coulaient sur le visage dévasté d’Aorn, il ne parvint pas à répondre. Seul un petit mouvement de tête le secoua, il n’y arriverait pas. Mais Dreth le saisit par son bras valide et le fit se lever, supportant la moitié de son poids.

« Ne me dis pas que tu ne peux pas. Tu en as perdu le droit il y a longtemps. Je sais qui tu es et de quoi tu es capable, alors marche. »

Et il se mit à avancer, boitant à cause de sa cuisse et de sa cheville détruites. Grognant de douleur à chaque pas, mais avançant quand même. La distance qui les séparait du camp n’était pas insurmontable, mais dans leur état elle paraissait effrayante.

Plus un mot ne sortit de leurs bouches, pleinement focalisés sur leur objectif. Un pied après l’autre. Et pour Aorn chaque pas avait le goût de mille journées de souffrance. Mais inlassablement, un pied après l’autre, il avançait.

Au fond de ses yeux bleus une petite flamme vacillante pointait.

Mais elle fut vite noyée par des larmes de douleur, d’épuisement et de désespoir. Ils n’avaient pas marché assez loin pour descendre de la falaise mais déjà les forces d’Aorn l’abandonnaient. Il se sentit flancher une fois de plus.

« Je n’en peux plus, Dreth. Je n’y arriverai pas. »

Fit-il en se laissant tomber sur un genou. Dreth s’arrêta et l’aida à s’adosser contre un rocher.

« Si, tu vas y arriver. Repose-toi un instant. »

Les larmes coulèrent à nouveau sur son visage.

« Non, Dreth… C’est fini. Mon corps me lâche et ton image s’efface déjà devant mes yeux… »

L’échoué avala sa salive. Aorn fut pris de terreur, confronté au gouffre noir qui le happait. Il pleurait.

« Je ne veux pas mourir… »

« J’ai peur de mourir… »

« Dreth, je ne veux pas mourir… »

Et d’une voix grave, l’échoué répondit :

« Tu ne vas pas mourir. Tu ne vas pas mourir, je te le promets. »

Et Aorn s’évanouit une nouvelle fois.

Dreth se releva et jeta un regard alentour. Comment aurait-il pu savoir qu’il ne fallait jamais faire une promesse qu’on n’était pas certain de pouvoir honorer ? En tout cas il n’avait plus le choix, Aorn avait fait sa partie, maintenant c’était à lui. Il devrait le porter jusqu’au bosquet. Il était déjà mortifié et exténué par l’idée. Mais il se mit en mouvement.

Il attacha les deux avant-bras d’Aorn ensemble – malgré l’état alarmant de l’un des deux – avec des tiges qui semblaient solides. Pendant qu’il serrait les nœuds, un lointain hurlement de loup retentit, ce qui finit de le convaincre qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Il entreprit ensuite de porter Aorn sur son dos, passant sa tête entre ses bras noués et soulevant ses cuisses au niveau de ses hanches. Il se pencha en avant pour ne pas s’étrangler avec les bras de son ami et éviter de trop solliciter le lien de fortune qu’il avait fait. C’était néanmoins pour lui la meilleure façon de porter cet homme qui était plus grand et plus lourd que lui.

Et il se mit en marche, d’un pas lent et tremblant, écrasé sous le poids de l’effort et de la fatigue. Mais il allait se battre. Ses paroles étaient plus que des vains mots, et les flammes au fond de ses yeux étaient plus que de simples reflets.

Il s’embarquait dans un combat long et douloureux, il le savait, mais il n’avait pas d’autre choix. Il savait aussi que le début de sa marche n’était pas la partie la plus difficile du voyage, au contraire – et pourtant il peinait déjà. Et il tiendrait le coup longtemps.

Lorsqu’il atteignit la fin de la falaise et descendit dans la plaine, il se demandait déjà comment il pourrait atteindre le camp. Sa gorge n’était plus qu’un fleuve de feu et d’acide, donnant l’impression de se déverser directement sur son cœur qui manquait de se déchirer. Chacun des interminables instants de cette marche semblait insurmontable. Et pourtant il en restait encore beaucoup plus devant lui que derrière lui. Alors il continua.

Il continua jusqu’au plus loin qu’il put, avant de s’effondrer. Son corps lâcha sous lui, alors que son dos et ses jambes n’étaient plus que douleur et engourdissement. Aorn s’écrasa sur le sol avec lui et dans la chute ses bras se délièrent.

Dreth resta de longs moments sur le sol au bord de l’inconscience.

Puis, lentement, de grandes flammes reprirent au fond de ses yeux. Le visage contre le sol, son corps anéanti, mais sa volonté se battait encore. Alors il se releva. Souleva son ami dans ses bras. Et avança.

Il avancerait jusqu’à céder et tomber à genoux. Puis recommencerait. Autant de fois qu’il le faudrait pour atteindre le bosquet. Et il y passerait toute la nuit s’il le fallait.


Et il y arriva. Le soleil commençait à se lever par-delà les montagnes quand il put apercevoir le camp. Il continua de marcher, Aorn désarticulé dans ses bras éteints. Même à eux deux ils ne faisaient pas un homme, ils n’étaient plus qu’une ombre, un être sans conscience. Brisés.

Et à travers la plaine Dreth vit une silhouette s’approcher. Une barbe et une perche à la main. C’était Varl qui courait vers eux. Dreth tomba à genoux, Aorn roula depuis ses bras jusque dans l’herbe devant lui. Le fait de revoir Varl fit couler des larmes sur ses joues. Il se prit le visage dans les mains et serra les dents.

Ces larmes disaient qu’il était encore là, quelque part dans la carcasse douloureuse qu’était son corps. Et c’était tant mieux, car son rôle n’était pas terminé.



Dreth
Membre
avatar
Messages : 32

Jour d'éveil : Jour 3
Race : Échoué
Métier : Guérisseur
Groupe : Bosquet d'Aorn
Fiche de présentation :
Journal :
Sam 30 Avr 2016 - 23:42

JOUR 10


J’étais encore là, et mon rôle n’était pas terminé. À genoux dans la plaine. Varl finit par arriver jusqu’à nous. Il se baissa à ma hauteur et ouvrit la bouche, puis se ravisa et ne dit rien. Il vit que la poitrine d’Aorn se gonflait encore faiblement par intermittence.

« Porte le jusqu’au bosquet. »

Finis-je par ordonner dans un souffle. Et le gros homme souleva son chef dans ses bras. Les larmes aux yeux il dit à son tour :

« Toi, lève-toi, tu as encore à faire. »

Il commençait à me connaitre.

Je marchais lentement, et Varl suivait mon rythme. Pendant le trajet il me dit :

« Olenn est rentré hier pendant la nuit. Il a dit que vous étiez tous les deux morts. Morts par ta faute. »

« Et pourtant. J’ai passé tout mon temps depuis à scruter la plaine dans l’espoir de vous voir y apparaitre. Au fond de moi je savais. »

« Je savais qu’Olenn n’est qu’une petite merde, ça ouais, tout le monde le sait. Mais surtout je savais que Dreth, tu ne peux pas crever, tu ne sais même pas comment faire. »

Je baissai les yeux et constatai de mon état. J’étais recouvert de sang de la tête aux pieds, sans même savoir de qui ce sang provenait. Aorn aussi, mais lui c’était plus grave. Et de voir son bras comme ça à la lueur du jour, c’était une autre affaire. La nuit l’avait rendu jaune et violet à la fois. Nous allions devoir le lui couper.

« Lorsqu’on arrivera au camp, tu déposeras Aorn contre un arbre et tu rassembleras tout le monde. Sauf Olenn, c’est pas la peine. »

Dis-je à Varl, qui acquiesça d’un signe de tête. Rapidement on passa l’orée du bosquet et Sicte nous aperçut. Elle étouffa un cri, puis s’exclama :

« Dreth, Dreth et Aorn ! »

Tous les gens présents sautèrent sur leurs pieds, abasourdis et accoururent vers nous.

« Mais… Vous êtes morts… »

Bégaya-t-elle.

« Ils ont l’air morts pour toi ? »

Rétorqua Varl, avant d’ajouter :

« Lana, va chercher Harjinni, elle doit être au lac, vite. »

L’échouée s’exécuta et fila du plus vite qu’elle put. Le gros homme adossa ensuite Aorn à un arbre. Je m’agenouillai alors face à lui et dis d’un ton ferme :

« On ne serait rien sans lui, et aujourd’hui c’est à nous de lui rendre la pareille. »

On allait lui couper le bras. Il ne le verrait peut-être pas comme une faveur, mais on n’avait pas le choix si on voulait qu’il vive. Je commençai à donner des ordres :

« Varl, trouve mon baluchon et apporte le ici, ne renverse pas les pots. Sicte, apporte-moi des bandes de tissu. Regon, défais la lanière à son bras et renoue-la, plus haut, plus serrée. »

Harjinni et Lana arrivèrent essoufflées et je ne leur laissai pas le temps de glisser un mot :

« Harjinni, met de l’eau à bouillir. Lana, apporte-moi le couteau dont tu te sers pour tailler les os. »

J’avais toujours su que ce joli couteau, si élégant entre les mains de la sculpteuse, finirait couvert de sang entre les miennes. Varl arriva avec mon baluchon et immédiatement j’en sortis de la mousse que j’appliquai sur les plaies d’Aorn qui saignaient encore. Je fis cette fois de vrais bandages avec le tissu que m’apportait Sicte. Tous attendaient silencieusement et sans un mot que je leur donne de nouvelles instructions.

« Regon, trouve une bûche à peu près plate et apporte-la ici. Varl, prépare une torche. »

Alors que je serrais un des bandages, Aorn dut sentir une douleur vive car il émit un semblant de gémissement. Au même moment Sicte arriva avec un pot d’eau pour moi. Sans que je m’en sois rendu compte j’étais complètement déshydraté et je le bus en un clin d’œil. Je lui demandai d’en apporter un deuxième, et de l’utiliser pour faire boire l’anesthésiant à Aorn.

« Il faudra qu’il boive tout. Il ne refera pas surface avant longtemps mais je ne tiens vraiment pas à ce qu’il se réveille. »

La plupart d’entre eux commençait à comprendre ce qui allait se passer. Regon revint avec une bûche et je lui ordonnai de la placer à la droite d’Aorn et de mettre son bras dessus. Varl revint avec une torche allumée et Harjinni avec un récipient d’eau chaude en pierre. Je pris alors le couteau des mains de Lana. On ne pouvait pas faire marche arrière maintenant. Je pris une inspiration et ordonnai :

« Regon, tiens fermement le buste d’Aorn contre l’arbre. Harjinni pose l’eau ici, prend la torche et garde-la près de moi. Varl, toi tu maintiens le bras contre la bûche. »

Je passai alors la lame du couteau dans la flamme de la torche, puis la portai jusqu’au bras d’Aorn. Avant de commencer je dis :

« Personne n’est obligé de regarder. Mais vous deux, vous êtes des rocs, Aorn ne doit pas bouger. »

Et sans plus de cérémonie je tailladai le bras d’un coup ample et sec. Je passai ensuite la lame dans l’eau chaude, puis de nouveau sur la flamme. J’avais déjà atteint l’os, mais c’était maintenant que ça devenait difficile. Je recommencerais un nombre effrayant de fois avant de pouvoir avoir raison de l’os. Un silence de mort pesait sur nous. Un silence si fort que les taillades du couteau étaient perceptibles, même pour ceux qui avaient détourné le regard.

La journée était chaude et je commençais à transpirer. Des gouttes perlaient le long de mon nez et ce bras ne venait toujours pas.

Après encore de longs moments, taillant à présent plusieurs coups dans le sang avant de nettoyer la lame, je finis par rencontrer le bois. Je n’eus pas besoin de dire quoi que ce soit pour que Varl se retire avec le bras. Je rendis alors le couteau à Lana et recommençai à donner des ordres :

« Regon, met-toi ici et tiens le bras vers moi, incliné vers le haut. Sicte et Lana, trouvez et apportez-moi du fil et une aiguille. Harjinni, donne-moi la torche. »

Je m’en saisis et l’appliquai directement sur la plaie nette et sanglante d’Aorn. Heureusement que l’anesthésiant était efficace. Il ne se réveilla pas alors que ses chairs brûlaient juste sous son nez. Je rendis la torche à Harjinni puis appliquai de la mousse sur toute la zone tranchée. Sicte et Lana revinrent et je demandai :

« Sicte, tu crois pouvoir recoudre les veines ? »

Elle n’eut pas l’impression d’avoir le choix et s’agenouilla à côté de moi, je m’écartai pour la laisser faire. Ses mains tremblaient et elle pâlissait à vue d’œil. Je posai ma main sur son épaule en disant :

« Je vais le faire. »
« Non. »

Fut sa réponse, ferme. Elle avala sa salive et se lança. Quelques instants plus tard elle avait suturé tous les gros vaisseaux sanguins. On recouvra alors le bras tranché d’un bandage qu’on serra le plus fort possible.

Une fois fini je tombai en arrière. M’écroulant sur le dos. Les yeux grands ouverts.

Le ciel était bleu. Puis tout devint sombre, je perdis connaissance.


Il devait être midi lorsque je rouvris les yeux. J’étais contre un arbre et Varl me secouait brusquement en m’ordonnant de me réveiller.

« Ah, Dreth, enfin. »

Fit-il en me voyant faire surface.

« Les autres ne voulaient pas te réveiller, mais tu ne me la feras pas à moi. Aorn saigne beaucoup. Alors tu vas bouffer vite fait, et tu vas aller t’en occuper. »

Je passai une main sur mon visage puis réalisai que tout le monde était réuni autour du feu – y compris Olenn et son chien. Ils avaient préparé des racines bouillies et des œufs durs. Les poules avaient manifestement commencé à pondre. Assis en rond, il y eut un silence de mort lorsque je m’approchai d’eux. Je m’assis ensuite, avec Varl, et Sicte me passa de quoi manger.

Le silence dura. Tous se demandaient probablement ce qui s’était passé la nuit précédente. Et ils sentaient la tension qui régnait. Mais Harjinni tenta de désamorcer la situation en s’adressant à moi :

« Tu as vu Dreth, nos poules ont fait des œufs, faut que tu goûtes ! »

Et même si je voyais bien qu’elle se donnait du mal, je ne pus déloger mon esprit de ce sur quoi il s’était fermement harnaché. Les mots de la cime me passèrent au-dessus, puis je demandai à Olenn, sans le regarder :

« Alors, il parait qu’on est morts Aorn et moi ? À cause de moi ? »

Ça m’ennuyait de m’abaisser à ce genre de choses, mais je ne pouvais m’empêcher de penser : et si on était effectivement morts la nuit dernière ? Ils n’auraient jamais connu la vérité. Et juste parce que ça aurait pu arriver, je ressentais d’autant plus le besoin de la faire apparaitre.

« Apparemment vous avez survécu. »

Fit-il, méfiant, avant de continuer :

« Et ouais, c’est de ta putain de faute si tout ça est arrivé. »

Je répondis, toujours sans le regarder :

« Parce que je suis le seul à avoir remarqué que des monstres nous suivaient ? Parce que j’ai pas eu la présence d’esprit de buter ton putain de chien sur lequel t’as aucun contrôle ? Ou bien parce que j’ai refusé de fuir avec toi quand les cris d’Aorn résonnaient derrière nous ? »

Il serrait les dents de rage et avant qu’il ne puisse rétorquer quoi que ce soit je repris :

« Oh j’aurais tellement préféré courir avec toi Olenn. La vision de ton pauvre visage, terrorisé à l’idée de devoir fuir seul, elle me fera faire des cauchemars. »

Je relevai enfin les yeux vers lui.

« Mais parfois la vie demande de nous, que ce qui doit être fait soit fait. Peu importe les conséquences, peu importe la peur. »
« Ferme ta gueule petite merde ! »

S’exclama-t-il enfin. Pour l’instant c’était décevant, on en conviendra.

« T’as juste eu de la chance. Tu nous as mis en danger à ne pas suivre mon ordre. C’était le choix rationnel à faire, fourre toi tes leçons de vie au cul ! Et ouais, t’aurais dû nous dire plus tôt que tu les avais vus, c’est clair. »

En ricanant je répondis :

« Il n’y avait pas de rationalité dans ton choix, juste de la peur. Et sérieusement ? J’aurais dû le dire plus tôt ? C’est pour ça que soi-disant on est morts ? »

En faisant « non » de la tête je continuai :

« Non vraiment c’est toi qui vas fermer ta gueule. Sans moi vous ne les auriez même pas vus. Et même si je vous l’avais dit plus tôt, tu nous aurais dit de continuer de toute façon. Comme tu l’as fait, alors qu’on était deux à s’opposer à ta décision de merde. Pour que finalement, confronté à la réalité du monde, tu fuies comme le tout petit, petit homme que tu es. »

À la fin de ma phrase, Olenn se saisit de son bâton et se dressa brusquement sur ses jambes, le visage en colère. Il se jeta vers moi mais Varl s’interposa. Debout entre moi et lui, de toute sa masse. Et sa voix résonna :

« Olenn, recule. »
« Dégage gros tas ! »

Voyant que Varl ne bougeait pas d’un pouce ni ne cillait, il s’écria :

« Allez petite merde, viens te battre. Ah non c’est vrai, c’est plus facile de se cacher derrière tes potes. »

Je me levai alors, et Olenn essaya de m’envoyer son bâton au visage immédiatement. Mais Varl l’intercepta et le maitrisa, sans vraiment forcer. Olenn bouillait de rage, et juste devant son visage rouge je dis :

« Je me bats contre les ennemis, pas contre les lâches. Tu te donnes du mal pour devenir les deux à la fois cependant. Attention, on pourrait finir par croire que tu es capable de quelque chose. »

Puis je lui tournai le dos et m’en allai ausculter Aorn. Derrière moi il hurlait des insultes, mais Varl et Regon l’emmenèrent de force se calmer ailleurs.

Effectivement, les bandages d’Aorn étaient complètement ensanglantés, notamment ceux de sa cuisse. Et j’étais totalement épuisé. J’avais gaspillé ce que j’avais récupéré dans cette dispute mesquine et futile. Je sentais que mes paupières étaient rouges, mes yeux étaient secs et se fermaient tous seuls. Je m’en retournai tout de même vers Sicte pour lui demander son aiguille et du fil. Elle comprit et voulut de nouveau faire les sutures, mais je lui dis qu’il y en avait beaucoup à faire et que son temps était utile autre part. Elle finit par accepter de me donner ce que je voulais, et en retournant me mettre au travail, Harjinni vint vers moi.

Elle me regardait de ses grands yeux bleu marine inquiets. Elle s’arrêta alors que je passais devant elle. Les yeux tournés vers le sol je lui dis :

« Désolé de ne pas t’avoir écoutée tout à l’heure. »

Elle se mit à me suivre.

« C’est pas grave… »
« Surtout pour dire tout ça à la place… Crois-moi je ne suis pas fier. »

C’était faux. Une part de moi était très satisfaite d’avoir humilié Olenn. Mais une autre part de moi avait honte que la première existe.

« C’est pas grave. »

Répéta-t-elle.

« Je ne sais pas quoi faire, je peux t’aider ? »
« Oui. »

Répondis-je.

« Ça t’ennuierait de rester parler avec moi, pour ne pas que je m’endorme ? »

Elle accepta sans savoir si elle devait rire ou non. C’était amusant en soi, mais j’en avais vraiment besoin, et les circonstances faisaient que le fait même de rire semblait déplacé.

Je passai donc le plus clair de mon temps, en cette journée affreusement chaude, à défaire les bandages d’Aorn, désinfecter ses plaies puis les recoudre laborieusement. Harjinni voulut que je lui raconte l’expédition et ce qui s’était vraiment passé. Elle eut ma version. J’avais du mal à me persuader moi-même, étant donné mon désaccord avec Olenn, que mon récit était parfaitement objectif, ou du moins plus proche de la réalité que celui qu’il avait dû leur faire.

En retour elle me raconta la vie du camp pendant la journée que j’avais manquée. Je travaillais lentement, avec la chaleur oppressante et mon état d’épuisement. La lumière du jour n’allait pas tarder à faiblir quand j’eus fini de coudre toutes les plaies d’Aorn, et jamais il ne s’était réveillé encore. Il respirait faiblement. Il était couvert de sang.

Ce qui me renvoya à moi-même. Moi aussi j’étais couvert de sang, mais surtout moi aussi j’étais blessé, j’avais complètement oublié. Je jetai un œil à mon torse, l’entaille n’était pas très profonde et le sang avait coagulé autour depuis. Je décidai alors de l’ignorer pour le moment.

Aorn était dans un état stable. Du moins c’était l’impression que j’avais. J’aurais préféré qu’il se réveille pour me dire comment il se sentait mais la dose d’anesthésiant l’avait vraiment assommé. En tout cas je me mis à ranger mes affaires, et en parcourant ma sacoche je tombai sur mon poignard cassé. Je ne me souvenais pas l’avoir gardé, mais j’en fus content. Je me levai et me dirigeai vers Lana.

Quand j’arrivai à sa hauteur, elle se dressa immédiatement sur ses pieds et se tourna vers moi, ne sachant pas trop pourquoi j’étais là. Je lui tendis le poignard cassé et je dis :

« Il s’est cassé. »
« Oh, je suis désolée... »

Répondit-elle, honteuse, avant que je la coupe :

« Attends. »

Elle prit le bout d’os de mes mains.

« Je voudrais que tu le gardes, et que pour toi il signifie la même chose que pour moi. »

Ne comprenant pas vraiment, elle demanda ce qu’il représentait pour moi et je répondis :

« Ce poignard nous a sauvé la vie la bas. Pour moi ce bout d’os cassé, il veut dire : merci petite sœur. Merci de m’avoir sauvé la vie. »

Elle serra le poignard contre elle sans dire un mot, en regardant ses pieds. Elle n’avait pas l’air bien alors j’ajoutai :

« Ou bien jette-le… Ne le laisse pas peser sur toi. Je voulais juste… Bref, on n’était pas seuls là-bas, une partie de vous s’est battue avec nous. C’est tout ce que je voulais dire. »

Toujours aucun mot ne sortit de sa bouche, alors je me résolus à tourner les talons. Je me dirigeais de nouveau vers Aorn pour garder un œil sur lui, mais Sicte – qui avait assisté à la scène – me rattrapa en me disant à voix basse :

« Ça fait juste beaucoup d’un coup pour elle. Tu sais elle est un peu comme toi, elle ne parle pas énormément, mais elle s’attache très fort aux gens. »

Elle fronçait les sourcils, sans arriver à vraiment s’exprimer.

« Quand Olenn est arrivé et a dit que vous étiez morts… On était détruits, accablés. Tu ne peux pas imaginer. Lana en particulier, parce qu’elle y a cru plus que nous. Et voilà que vous revenez en vie. Si en plus tu lui dis que c’est grâce à elle… Tu vois. »
« Hm. »

Fis-je en acquiesçant faiblement.

« Tu devrais te reposer, Dreth, tu en as assez fait. On peut veiller sur Aorn et te réveiller si besoin. »

Une larme coula sur ma joue.

« Non… Je ne veux pas qu’il se réveille tout seul avec un bras en moins… »
« Il ne sera pas tout seul, il se réveillera ici, au bosquet, et on sera là. »

Des visions de toutes les horreurs par lesquelles on était passés la nuit précédente me revinrent et je tressaillis. Mais elles étaient derrière nous à présent. Je cédai :

« Merci... Mais venez me chercher s’il se réveille ou s’il a quoi que ce soit, d’accord ? »

Elle fit « oui » de la tête et me repoussa, comme pour m’éloigner d’Aorn. Résigné je me dirigeai alors vers le lac, dans lequel je me plongeai en entier et habillé. J’y restai longtemps, nettoyai tout le sang séché, la terre et la sueur qui me recouvrait. Lorsque je ressortis j’avais la tête vidée, je ne ressentais plus que de la fatigue.

Je rentrai au camp et me roulai en boule dans une cabane. Je me fis penser moi-même à Aorn la veille. Il faisait encore jour et je m’endormis.


JOUR 11


Dreth vit une forme allongée proche de lui dans l’abri lorsqu’il rouvrit les yeux. La faible lumière du matin filtrait à travers les interstices du bois et il put reconnaitre les longs cheveux dorés de Harjinni. Elle dormait et il se souvint du temps où elle était toujours la première du camp à s’éveiller. Assise en tailleur et cueillant des brins d’herbe. Désormais elle dormait, un couteau à la main.

L’échoué se leva silencieusement et sortit de l’abri. La chaleur et le ciel bleu de la veille avaient laissé place à une étendue de blanc. Un ciel uniforme et une épaisse brume qui bloquait la vue lointaine.

Il s’avança dans le bosquet, à la recherche d’Aorn, mais ne le trouva pas là où il avait été adossé la veille. Alors il fit le tour des cabanes et les silhouettes de Sicte et Varl lui apparurent dans le brouillard. Debout devant un abri de bois. Il croisa le regard de Sicte et il comprit.

Il écarquilla et détourna les yeux.

Sa tête trembla.

Son cœur se mit à battre de plus en plus fort dans sa poitrine creuse.

Mais il s’avança vers eux quand même. Dans l’abri il aperçut Aorn allongé. Il voulut entrer mais Varl posa une main contre son épaule. Et Sicte dit d’une voix basse :

« Je suis désolée, Dreth. »

Les mots qu’il redoutait. Ses jambes lâchèrent, il tomba à genoux, les yeux perdus dans le vide droit devant lui. Et dans ces yeux il n’y avait plus l’ombre d’une flamme, ils étaient ternes et tout venait d’y mourir en un battement de cil.

Harjinni, qui l’avait entendu se lever, les rejoignit presque aussitôt. Elle s’arrêta net devant la scène et se tint debout en retrait, sans dire un mot. Elle comprit aussi et porta sa main devant sa bouche.

Des larmes se mirent à couler sur le visage de Dreth, sans que son expression ne change, et il dit d’une voix faible :

« Il ne voulait pas mourir, il avait peur de mourir. C’est la dernière chose qu’il m’ait dite. »

Varl détourna les yeux, Harjinni fondit en larmes et leur tourna le dos.

« Et je lui ai promis qu’il ne mourrait pas. »
« Dreth, tais-toi. »

Résonna la voix de Varl.

« Il n’y a rien de plus à dire, de toute façon. »

Conclut l’échoué avant de se prendre le visage dans les mains.

Sicte semblait dans le déni. Elle se tenait debout, inaffectée, alors que pourtant c’était elle qui avait connu Aorn depuis le plus de temps.

Et Dreth restait là, à genoux au milieu d’eux trois, immobile. Sa tunique en lambeaux était encore imprégnée du sang d’Aorn. Il avait échoué, il était détruit, dégagé, exclu. Au fond de lui il voulait ne jamais avoir existé. Et seule la tristesse d’avoir perdu son ami pouvait prétendre disputer une part de ses émotions à l’échec et à la désillusion. Accablé, c’était comme s’il n’attendait plus rien de rien, il ne voulait même pas savoir pourquoi, ni comment ou encore s’il avait dit quelque chose avant de mourir. Tout en lui n’était plus que négation, vide et disparition.

Il se leva, sombre, il n’était plus la même personne. Ses yeux ternes avaient changé son visage. Sans regarder personne il se mit à marcher vers le lac. Dans un malaise, les trois autres échangèrent quelques mots, puis Harjinni se lança à sa poursuite.

Dreth avait déjà de l’eau jusqu’aux genoux lorsqu’elle atteignit la plage de galets.

« Dreth, attends ! »

S’écria-t-elle. Il s’arrêta un instant, puis continua de marcher vers les profondeurs du lac. Elle s’avança jusqu’au bord de l’eau et continua :

« Varl… »

Les larmes l’empêchaient de parler mais elle se forca, tant pis si sa voix déraillait :

« Varl veut encore monter tout en haut des montagnes avec toi. Il veut voir la vallée depuis là-haut, et il veut que tu sois là. »

L’échoué marchait toujours, tournant le dos à la cime, s’enfonçant toujours plus profondément dans l’eau sans couleur. Bientôt elle le perdit de vue dans la brume. Elle continua de crier :

« Et je veux être là aussi. Et ce monde brûlera, en bas, tout petit sous nos yeux. »

Elle s’effondra, assise, sur les galets, se prit la tête dans les mains en pleurant. Elle murmura pour elle-même :

« Alors reviens, Dreth, reviens s’il te plait. »

Plus loin dans le lac, deux petites lueurs se mirent à percer à travers le brouillard. Deux petites flammes agressives au fond de deux yeux verts, prêtes à faire bouillir la surface. Il avait marché jusqu’à cette étendue grise pour s’y laisser couler et se noyer dans les profondeurs qui l’avaient engendré. Mais maintenant il se souvenait. Il était en guerre contre le monde. Le monde venait de rendre un coup. Son cœur pleurait des larmes de sang.

Mais il resterait debout, et sa réponse briserait la vallée en mille fragments. La tempête de sang et de feu qui reprenait au fond de ses yeux, bientôt ferait rage à la surface du monde.


Il ne reviendrait que de longs moments plus tard. La journée était bien entamée. Il rentra au camp à travers la brume, trempé jusqu’aux os. L’eau sombre du lac coulait depuis ses cheveux délavés en de lourdes gouttes qui venaient s’écraser sur le sol.

Tous étaient réunis autour du feu. Et toute discussion cessa lorsque Dreth fit son apparition. Sa présence inonda le bosquet comme si la totalité du lac venait de s’y déverser. Personne n’osait ne serait-ce qu’émettre un son de respiration alors que ses yeux verts les dévisageaient un à un.

Lana ne pouvait détacher son regard de lui. Elle trembla lorsque leurs yeux se croisèrent. Elle regardait cet échoué, ce revenant, né pour la deuxième fois du lac. Sa tunique imprégnée de sang et ses yeux enflammés meurtriers. Et elle comprit que même pâles, même frêles, même fragiles, les échoués pouvaient dominer une assemblée sans même prononcer un seul mot.

Le chien fut celui qui brisa le silence, il se mit à aboyer en reculant, la queue entre les jambes. Le monde, ainsi que tous ses constituants, avait compris que Dreth était une menace. Il voulait le régurgiter, le garder loin, hors d’atteinte.

Sans poser de question, comme si l’arrivée de Dreth réduisait tout le reste de cette journée à néant, Varl déclara d’une voix grave, ignorant les gémissements de l’animal :

« Nous devons ensevelir Aorn. »

Les yeux de l’échoué se posèrent sur le visage du gros homme. D’une profondeur insondable, il était impossible de lire en eux. Mais il acquiesça d’un mouvement presque imperceptible de la tête, et aussitôt tout le monde se leva. Varl s’en alla jusque dans la cabane où reposait Aorn et le souleva.

Il le porta ensuite pendant toute la procession jusqu’à l’extrémité Ouest de la plage de galets, menant la marche aux côtés de Sicte. Derrière eux, Olenn et son chien terrifié, puis Regon et son visage respectueux, Lana, Harjinni et enfin Dreth, qui fermait le cortège.

Bientôt ils arrivèrent devant un petit rocher sombre, surmonté de quelques galets disposés en cercle. Dreth comprit que c’était la tombe de son frère, et que Varl comptait ensevelir Aorn à ses côtés. Il déposa doucement le corps inanimé sur les galets. Ils l’avaient habillé d’un vêtement de lin complet impeccable, ils avaient bandé ses yeux et coiffé ses cheveux d’os noirs.

Varl s’agenouilla alors et commença à creuser juste à côté de la première tombe, déplaçant les galets avec ses mains. Olenn s’avança pour participer mais Varl l’arrêta immédiatement d’un geste et d’un simple :

« Non. »

À la place le gros homme tourna ses yeux vers Dreth, à l’arrière du groupe. Tous s’écartèrent et posèrent leur regard sur lui aussi. Ils attendaient quelque chose de lui mais il dit d’une voix grave – c’étaient ses premiers mots depuis son retour :

« Il était terrifié à l’idée de creuser sa propre tombe ici. Et j’y ai assez participé. »

Il y eut un silence, et alors que personne n’osait dire ou faire quoi que ce soit, la voix de Varl résonna, forte :

« Ce n’est pas une question, ni un débat. »

Un instant, Dreth eut envie de tous les voir brûler, eux aussi. De leur tourner le dos et de s’en aller. Mais il se souvint de qui était Varl : l’âme de son propre monde. Alors il s’avança en silence et s’agenouilla à ses côtés pour creuser avec lui.

Bientôt ils eurent fini, la cavité était assez profonde. Dreth et Varl soulevèrent leur ami pour le placer au fond. Ils déposèrent ensuite des galets sur lui, et lorsqu’il en fut totalement recouvert ils poussèrent le tas qu’ils avaient accumulé en creusant, pour refermer la tombe.

Varl s’en alla et revint, un rocher sombre similaire entre les mains. Ce devait être incroyablement lourd mais il était fort, et sa peine anéantissait toute notion d’effort sur son visage. Il le déposa sur la tombe, et alors Regon – qu’on n’entendait jamais beaucoup – parla :

« On pourrait prendre un temps, pour chacun choisir un galet sur la plage. Celui qu’on voudrait laisser sur le cercle. »

Il avait les yeux rivés sur l’autre tombe, qui justement était surmontée d’un cercle de galets.

Tout le monde acquiesça, et ils se dispersèrent, chacun dans sa direction, seuls avec eux-mêmes. La faim, la peur et la fatigue n’avaient plus vraiment de sens en cet instant. La brume les sépara les uns des autres et ils se trouvèrent véritablement isolés, face à leur choix et face à leurs souvenirs, de ce qu’Aorn avait représenté pour eux.


Ils revinrent chacun leur tour, certains prirent plus de temps, les autres attendaient debout autour de la tombe, en silence. La première fut Harjinni, et le dernier Varl. Ils passèrent un moment en silence, puis Regon s’avança. Il fit sortir de sa main un galet lisse et intense, coloré de brun et de jaune. Il prit la parole en le déposant sur le rocher :

« Aorn, j’espère qu’on se montrera dignes de tout ce que tu nous as appris. Au revoir, mon ami. »

Puis il se retira. Et Dreth s’avança à son tour. Il déposa un petit galet d’un gris foncé très pur, juste à côté de celui de Regon, et, sans dire un mot, il retourna se placer avec les autres.

Ensuite la voix de Varl résonna :

« Tu étais tout pour nous. »

Il se détacha du rang et étendit les bras, décrivant le monde entier dans son geste.

« Sans toi on ne serait rien. Chaque fois que je pose mes yeux sur quelque chose ici, je pense à toi, Aorn. Tu es l’esprit qui a créé tout ça. La force qui nous a tous rassemblés ici. Cette communauté, ce bosquet, tout ça, c’est toi. »

Dans sa main il avait un galet chatoyant, qui décrivait toutes les nuances de l’orange. Il le posa à côté de celui de Dreth et conclut :

« Cette pierre me rappelle la couleur du feu, de ton feu, Aorn. Celui que j’ai aperçu alors que j’étais perdu et seul dans le noir. »

Sa voix dérailla d’émotion alors qu’il prononçait ces derniers mots, et il recula. Olenn lui succéda, posant un gros galet bleuté et déclarant simplement :

« Tu étais le plus intelligent d’entre nous. »

Lana vint ensuite, avec un galet magnifique, strié de mille couleurs. Elle le déposa avec les autres en silence. Puis ce fut à Sicte, qui s’avança avec un galet blanc. Elle le posa en disant doucement :

« Tu as été avec moi depuis le début. Merci pour tout… Au revoir. »

Il n’y avait que six galets sur le rocher. Il en manquait encore un. Harjinni. Les regards se tournèrent vers elle, elle avait attendu ce moment depuis l’instant où elle était arrivée devant la tombe, en premier. Le silence dura encore un peu, puis elle le fit voler en éclats.

Elle fit trois pas jusqu’au rocher et referma le cercle avec un galet ordinaire cassé en deux.

« Une partie de moi est morte aujourd’hui. »

Sa voix les frappa violemment au visage.

Sicte, qui avait tenu et était restée de marbre jusqu’ici, s’effondra la tête dans les mains en pleurant. Harjinni savait. Les mots qu’elle avait prononcés, ils valaient pour chacun d’entre eux.

Rapidement ils rentrèrent vers le bosquet. Certains prirent des détours, perdus dans leurs pensées. Ceux qui marchaient côte à côte se regardaient sans se voir. Dreth, lui, s’en alla vers le lac, il s’assit au bord de l’eau, scrutant un horizon incertain à travers la brume. Puis peu après Sicte vint le rejoindre. Il n’y avait qu’eux deux, perdus dans le brouillard. Elle tremblait de partout, croisait les doigts et serrait ses mains l’une contre l’autre pour dissimuler un peu ses émotions. Mais Dreth le sentait, il ignorait juste à propos de quoi c’était.

D’une voix timide, à la limite de l’inaudible, elle commença :

« Il faut que je te dise quelque chose… »

Il écoutait, immobile.

« Aorn… Il n’est pas mort tout seul… »

Elle n’arrivait pas à accepter les mots qui allaient suivre.

« C’est Olenn qui l’a tué. »

Il y eut un silence, le temps que Dreth comprenne, puis il se leva sur ses pieds et regarda Sicte de haut. Et ce regard était insoutenable. Elle le savait alors elle n’essaya pas de le croiser. Ses mains tremblaient toujours plus fort.

« Je veillais sur lui cette nuit. Olenn a profité d’un moment où j’ai dû aller… Quand je suis revenue je l’ai vu sortir de la cabane. Et quand je suis entrée Aorn ne respirait plus. »

Mille violents songes contradictoires assaillaient Dreth. Mais il décida de garder le silence. Puis, alors qu’il s’en allait vers la plaine, disparaissant dans la brume, Sicte pleura :

« Je suis désolée… Tellement désolée… »

Mais aucune oreille n’y prêtait attention, à part les siennes.

Dreth disparut et on ne le reverrait pas avant longtemps. La mort dans l’âme, pleine de dégoût pour elle-même, Sicte finit tout de même par trouver le courage de rentrer au bosquet. Elle espérait que plus jamais elle n’aurait à raconter cette histoire à qui que ce soit.


La nuit tombait lorsque Dreth finit par réapparaitre au camp. Revenant d’on ne sait où, sa sacoche avec lui et une torche éteinte. La journée avait été peu productive, personne n’avait la tête à travailler. Harjinni faisait un feu et avait mis des racines ainsi qu’un œuf à bouillir au-dessus.

Peu de temps après, ils étaient tous réunis et mangeaient leurs racines en silence. Dreth, lui, mâchonnait des pétales de fleur. Sicte le dévisageait avec de grands yeux ronds. Elle reconnaissait ces pétales : violets et spiralés. Elle les trouva aussi beaux arrachés et dans la main de Dreth que la première fois qu’elle les avait vus. Mais une peur bleue la saisit au ventre. Sans la regarder, l’échoué avait remarqué qu’elle s’agitait et d’un geste discret il lui fit signe de se calmer.

À côté de lui il avait déposé un des petits pots en terre cuite qu’avait fabriqués Aorn, rempli d’une mixture visqueuse. Ses lèvres rougissaient et de petites cloques se formaient sur sa main, au contact des pétales.

Harjinni remarqua qu’il mangeait quelque chose d’étrange à son tour et s’exclama :

« Qu’est-ce que c’est, Dreth ? »

Il lui montra les pétales, l’air blasé, sans plus d’explication. Puis Olenn se saisit de l’occasion pour réaffirmer sa position. Il portait toujours ce collier.

« Tu disparais toute la journée, et maintenant tu gardes pour toi ce que tu trouves ? »

Fit-il sur un ton accusateur. Dreth haussa les épaules :

« Ça fait passer le goût des racines. Tu peux en avoir si tu veux. »

Le cœur de Sicte se mit à battre à un rythme effréné dans sa poitrine. Elle commençait à comprendre vers quoi cette situation se dirigeait. Dreth s’était levé, avait contourné le feu jusqu’à Olenn et lui tendait un des pétales. Ce dernier le prit, méfiant. Alors Dreth en fourra un autre dans sa bouche, mâchant l’air de rien. Et Olenn fit de même, puis avala. Harjinni demanda alors :

« Je peux goûter aussi ? »
« Non. »

Fut la réponse abrupte de Dreth alors qu’il jetait au feu les pétales qui lui restaient dans la main. Ils s’enflammèrent violemment et se consumèrent en un clin d’œil. Puis les flammes remontèrent jusqu’à la main de Dreth, qui prit littéralement feu avec les résidus qu’il avait sur la peau.

Il tourna alors sa paume vers le ciel, les doigts crispés, des flammes au creux de la main. Il passa ensuite les doigts de son autre main sur sa paume, qui prirent feu eux aussi. Et bientôt tout ce qui restait des pétales fut consumé et les flammes moururent, sans aucune brûlure sur sa peau.

« C’est quoi ce bordel ? »

Demanda Olenn, alors que Dreth s’en retournait s’asseoir à sa place. Il avait raison d’avoir un mauvais pressentiment. Il regarda ses propres doigts, qui avaient tenu le pétale et vit qu’ils suintaient et commençaient à se recouvrir de pustules. Elles grandissaient à vue d’œil. Il paniqua et passa sa main dans le feu comme l’avait fait l’échoué.

Et alors que sur les coins de la bouche de Dreth semblait s’esquisser un sourire carnassier, le monde paraissait s’assombrir, perdre de sa couleur.

Les doigts d’Olenn prirent feu mais lui, fut atrocement brûlé et la douleur le fit hurler. Et en hurlant, du sang gicla de sa gorge. Il tomba à genoux devant le feu. Et Dreth se leva de nouveau, surpris par la rapidité de son poison. Il prit avec lui le pot de terre cuite et la torche.

Tout le monde tremblait et personne n’osait émettre un son. On pouvait seulement entendre les grognements d’Olenn et les gémissements de son chien.

« J’ai pensé que c’était une mort à la hauteur de qui tu es. »

Dit Dreth d’une voix lugubre.

« Insidieuse, lâche, tu étais mort en mettant ce pétale dans ta bouche, avant même de le savoir. »

Il marcha jusqu’à lui, et Olenn, qui crachait des caillots de sang, s’agrippa à la tunique déchirée et ensanglantée de l’échoué. Ses yeux s’affolaient, il était terrifié. Il essaya d’articuler, en émettant des bruits de gorge inquiétants :

« Pou… Pourquoi… Tu… N’as… Rien… ? »

Dreth sourit alors et mit en avant le pot en terre qu’il avait dans la main, d’un air entendu. Mais ce que contenait ce pot n’avait rien à voir avec la mixture qu’il avait ingurgitée et étalée sur ses mains pour se protéger.

« Donne… Moi ! »

Fit Olenn brusquement en essayant d’atteindre la main de Dreth de son bras. Mais sa coordination commençait déjà à se dégrader, il n’y parvint pas et s’écrasa par terre aux pieds de l’échoué. Il gémissait de douleur et de terreur, à l’intérieur il se décomposait en chairs sanguinolentes. Il vomissait des amas presque solides de ses propres organes.

Dreth posa alors le pot par terre, juste devant lui et se redressa alors qu’Olenn se jetait dessus comme un chien. Et d’ailleurs, son chien aussi voulut boire et le maitre dut le repousser. Dreth regardait droit devant lui, la tête haute, alors que l’autre rampait à ses pieds et ingurgitait son remède, plus bas que terre.

Mais ceci n’avait rien d’un remède. Dreth tendit son bras et passa sa torche dans le feu. Elle s’embrasa et il dit d’une voix grave :

« Tu as tué la seule chose qui me retenait de te rayer de la face de ce monde. »

« Tu as voulu faire croire qu’il était mort à cause de moi. Tu as voulu supprimer son témoignage. Tu as voulu réparer les conséquences que tous tes choix de merde ont apporté à ta vie. »

« Mais cette nuit tu as juste tué l’homme le plus respectable de notre monde. Celui qui m’a supplié de ne pas te tuer toi. Et maintenant il n’est plus là. »

Olenn releva son visage, il voulait répliquer mais il continuait de tousser ses entrailles sur les pieds ensanglantés de Dreth. Ce dernier sortit la torche des flammes et l’approcha d’Olenn.

« Tu as tué Aorn, et c’est quelque chose que je ne peux pas accepter. »

La flamme de la torche lécha le visage d’Olenn et sa bouche prit feu brusquement, ainsi que sa gorge, sa trachée et tout l’intérieur de sa cage thoracique. Il hurlait et de longues flammes filaient vers le ciel depuis ce qui restait de ses lèvres. C’était ça, le remède.

Et ces flammes se reflétaient dans les yeux verts de Dreth.

Tout le monde restait immobile, la plupart d’entre eux tremblaient devant la violence de la scène et le calme terrifiant de Dreth. Bientôt le chien, gémissant après son maitre se jeta sur l’échoué et se mit à lui mordre la cheville. Ses yeux verts restèrent impassibles, l’expression sur son visage inchangée.

Varl se leva alors brusquement, il se saisit d’un des deux rochers qui servaient de montants pour faire cuire la nourriture et le souleva à hauteur de sa poitrine. Puis il l’abattit brutalement sur le chien.

Toute la moitié arrière de l’animal fut littéralement écrasée par le choc. Il lâcha prise et gémit un instant avant de rendre l’âme.

Olenn était maintenant immobile et silencieux aux pieds de Dreth, et les flammes qui le dévoraient commençaient à se résorber. Après le vacarme, le silence paraissait oppressant et assourdissant.

Dreth et Varl étaient les seuls à se tenir debout, se tournant le dos l’un à l’autre. Ils ne regardaient nulle part et leurs visages ne reflétaient aucune émotion. Puis un à un les autres se levèrent sans un mot. Ils restèrent tous là un long moment, immobiles, un peu perdus autour de ce feu qui, lui, continuait de crépiter comme si rien de tout ça n’était arrivé.


Harjinni finit par briser la paralysie générale en marchant jusqu’au cadavre d’Olenn. Elle s’accroupit devant et parvint à récupérer le collier. Ce collier que Lana avait fait, et qu’Aorn aurait dû porter. Le collier du chef.

Elle se tourna alors vers Dreth qui se tenait juste à côté et voulut lui passer le collier autour du cou mais il l’arrêta d’une main, faisant « non » de la tête.

La voix de Varl résonna derrière eux :

« Je suis de son avis, porte ce collier. »

Celle de Regon s’ajouta :

« Oui. »

Lana acquiesçait d’un mouvement de tête intimidé. Seule Sicte restait silencieuse et immobile. Dreth regardait ses mains, et tous les autres yeux se posèrent sur la racine. De voir tous les regards sur elle, elle fondit en larmes.

« Bien sûr que tu peux dire non. »

Fit Dreth.

« Ce n’est pas ça. »

Répondit-elle entre ses sanglots.

« Quoi alors ? »

Demanda la petite voix inquiète de Lana.

« Tous ceux qui portent ce collier finissent par mourir. »

Lâcha-t-elle avant de se laisser glisser par terre contre un arbre et de se prendre le visage dans les mains.

Et alors que Harjinni passait le collier sur les épaules de l’échoué, Varl rit :

« Lui c’est Dreth, il peut pas crever. »



Dreth

HommeÉchouéÉveil au jour 3
Guérisseur (2)Rejoint le bosquet d'Aorn au jour 3
Physique : Des yeux verts pleins de flammes et de rage, des cheveux mi-longs gris et la peau blanche.
Mental : Acharné, obstiné, narcissique, violent, attaché à ses figures parentales (Aorn, Varl et Sicte).
Capacités : Ses talents d'alchimiste, son courage, son charisme naturel, le fait qu'il ne laissera jamais tomber un ami, sa capacité à changer sa peur en hargne.
Tares : Son manque de contrôle sur lui-même, son penchant destructeur et meurtrier, son incapacité à gérer l'échec, son arrogance et sa témérité le mettant en danger.





EN CE QUI ME CONCERNE



Prénom / pseudo : Adren, Dreth ou encore Pierre, tout simplement
Age : 24 ans pour l'instant, ça change tous les ans je crois
À quelle fréquence serez-vous présent(e) sur le forum ?

Tous les jours si possible !

Comment avez-vous découvert le forum (par internet, on s’en doute) ?

Héhé, nous ne l'avons pas découvert, nous l'avons créé !

Avez-vous des remarques à propos du forum ?

Bah, les trucs faits par moi sont potables, mais alors tout ce que Telod et Aika ont fait... Du travail de porcs.



Telod
Administrateur
avatar
Messages : 172

Jour d'éveil : Jour 1
Race : Racine
Métier : Sculpteur (3)
Groupe : Terre Rouge
Fiche de présentation :
En ligne
Mer 4 Mai 2016 - 21:55

Très brave Drethos 4,

Il m'incombe de t'annoncer que ta fiche sera supprimée pour les raisons évidentes suivantes : je cite : "Putain, le mec, il m'a nargué pendant 105 ans à me dire que ma fiche prenait deux posts pour en faire une deux fois plus longue."

Donc, du coup... Je vais... Arg. J'y arrive pas.

Telod se bat contre la fiche.

ELLE EST CORIACE BON SANG !

Telod n'arrive pas à prendre le dessus.

HA ! C'est... Trop, bien écrit, trop, bien tourné, trop, bien réfléchi, trop, classe. J'ai du mal !

Telod se fait écraser par la fiche.

Hum.

Telod n'admet pas sa défaite.

Bon.

Revenons à nos moutons. Je disais donc :

Ta fiche est super bien. Les personnages sont captivants, l'intrigue est géniale, tout le potentiel du contexte du forum semble ressortir ! Pour les nouveaux arrivants qui ne l'auraient pas lu, n'hésitez pas, malgré la taille ! Ça vaut le coup ! Et ça peut vous donner une idée de tout ce qu'on peut faire de quelques personnages sur Musaraignes. Des évolutions constantes de rapports humains forts, de la violence crue, de la tristesse brute !

Il essaye tant bien que mal de se dégager.

Cependant tes personnages sont tout de même un peu trop fort dans leur métiers comparés à la norme... Il se fait écraser à nouveau. ARG ! Mais je te l'accorde. Je te l'accorde. Il faut bien qu'il y ait quelques génies sur ce monde.
Cependant, sérieusement, les nouveaux, essayez de retenir que cela n'est pas habituel. Ses personnages, comme Aorn, Sicte, et surtout Dreth, sont exceptionnellement doués, surtout Dreth en terme d'alchimie. Tout le monde ne sera pas capable de tels exploit, la norme est censée être plus basse.

En tout cas...

JE M'APPELLE TELOD, et je te BOUM ! TCHAC ! BOUMboumboum TCHAC bim ! Boum tchic boum tchac tata boum titic boum tchac YEAH, dit il, alors qu'il a réussi à se retirer du poids de la fiche, et qu'il s'en va en dansant vers le lointain. Puis il ajoute : Ou quelque chose comme ça.


Phrases de Dreth :

- Ils se débattent jusqu'à en crever.

- Tu ne peux crier plus fort que l'écho.



Contenu sponsorisé

Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum