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Brusqueries
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Okha
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Jour d'éveil : Jour 7
Race : Racine
Métier : Tisserande (2)
Groupe : Cavernes Rauques
Fiche de présentation :
Mer 21 Déc 2016 - 22:11

HRP:
 

Brusquerie

Vivre pour vivre. Il n’avait jamais vraiment pris le temps de considérer les choses de cette façon. Quelques heures auparavant, il s’était décidé à s’extirper de la moiteur des sous-bois pour se plonger dans l’eau encore fraîche du lac. Il regrettait désormais le couvert des arbres, alors que le soleil percutait sans relâche son dos blême.
A vrai dire, l’occasion ne lui avait pas réellement été donnée de se poser beaucoup de questions. Depuis son éveil on l’avait pourchassé, battu, laissé pour mort. Il avait couru, dévoré, crié puis s’était tu. Désormais, alors que les ombres s’allongeaient doucement dans la plaine, et que le sifflement persistant du vol de quelques mouches traversait son ouïe, son esprit sortait de sa torpeur métaphysique.
Cette angoisse. Il ne lui semblait plus la ressentir. Même la faim, qui pourtant ne l’avait jamais quittée, avait desserré l’emprise douloureuse qu’elle maintenait jusqu’alors sur son estomac.

Il ouvrit difficilement les yeux et, l’aveuglant tout d’abord, la lumière finit par le laisser apercevoir la berge du lac. Plus loin s’étendait les larges bandes d’herbe sèche qui couvraient l’ouest de la vallée. Contraste frénétique, contrepoint monstrueux, au milieux d’elles se tenait un guetteur.

Il ne poussa pas un cri. Bien que son éveil ne date que d’une quinzaine de jours, il avait déjà appris à juguler sa surprise et sa peur. Celle-ci en représailles, le dévorait chaque nuit de l’intérieur dans un atroce festin que l'aube peinait à interrompre. Il prit une grande inspiration qui lui fit serrer les dents et se tint immobile.  Aucune poussière, signe d’agitation dans les plaines, ne semblait entourer la créature, comme si elle avait surgi du sol la ou elle se tenait. L’être semblait agité, peut-être était-il là depuis longtemps ? Son visage hideux se tendait convulsivement vers l’avant alors que le reste de son corps paraissait vouloir l’attirer vers la direction opposée.
Il sourit. Une une brève vague d’euphorie, dépassant la mare de douleur qui embourbait peu à peu sa conscience, lui arracha même un rire bref. Il n’avait jamais ressenti cela.
Il se fit la réflexion que toute cette énergie investie dans sa survie n’avait pas réussi à générer chez lui l’ombre de ce qu’une brève scène, absurde, venait de lui apporter. Ses yeux se voilèrent et il les ferma un instant. Le guetteur avait disparu.


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Okha
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Jour d'éveil : Jour 7
Race : Racine
Métier : Tisserande (2)
Groupe : Cavernes Rauques
Fiche de présentation :
Mar 3 Jan 2017 - 22:39

Le silence des nuits rouges

La surprise se mua en terreur sur son visage. Dans ses yeux bleus clair naquirent une panique qu’elle n’avait jamais imaginé pouvoir voir un jour. Ses fines épaules s’affaissèrent et ses genoux produisirent un bruit sourd lorsqu’ils percutèrent le sol.

- Tu l’as cassée !

Elle le regardait avec des yeux ronds. Elle n’arrivait pas à comprendre comment il pouvait se mettre dans un état pareil pour un simple pieu. Bien sûr il avait mis du temps à le tailler. Et il le lui avait offert, après tout. Mais enfin, lui qui était à l’accoutumée si calme et réfléchi… Peut-être étais-ce les baies qu’ils avaient mangé ? A leur évocation, ses yeux tombèrent sur les fruits rouges, bombés, qui semblaient danser sur le sol comme autant de petites formes démoniaques ayant accompli leur forfait.

- Qu’allons-nous manger maintenant ?


L’effroi s’emparait désormais de son cœur, tout cela n’avait aucun sens, ils n’avaient mangé que des plantes jusque là et, même s’ils en avaient évoqué l’idée, ils n’avaient jamais réussi à chasser avec leurs armes rudimentaires ; elle s’éloigna de lui. Cessant de vouloir comprendre, son esprit lui intimait désormais de s’écarter le plus possible de l’homme qu’elle aimait, qui avait perdu l’esprit, qui était une menace. Sans cesser d'avancer entre les branches basses elle se retourna; le feu se faisait plus petit. En fait sa taille diminuait à une vitesse vertigineuse, comme aspiré par les amas de feuilles sombres qui chutaient des troncs.
Son amant, lui, fut comme happé par la dernière lueur des flammes, alors qu’elle s’enfonçait dans les bois. Ses yeux, rendu rougeoyant par la fureur disparurent aussi. Seule sa voix persistait. Un long râle de désespoir fou qui semblait vibrer au creux de tout les troncs qui l’entouraient. Elle se mit à courir, éperdument. Le décor qui tressautait, se comprimait pour mieux la projeter en avant. Des buissons. Une myriade de buissons, chargés de baies rouges jonchaient désormais chaque recoin de la forêt, ralentissaient sa progression. Le râle de son ami s’était tu. Il était maintenant remplacé par un concert de chuintement forcés, viciés, qui provenaient de chacun de ces fruits écarlates. Son cœur, elle n’entendait plus son cœur ! Elle se mit à tomber.

Jeodell se redressa en sursaut. Alors que le battement de son propre cœur bombait ses tempes, les bruits nocturnes de la forêt lui parvinrent. A côté d’elle, il dormait paisiblement, son dos étroit se soulevant légèrement à chaque inspiration. Sans bruit elle se saisi du pieu posé à coté d’elle, se glissa hors de leur abri et se glissa entre les arbres.


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Okha
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Jour d'éveil : Jour 7
Race : Racine
Métier : Tisserande (2)
Groupe : Cavernes Rauques
Fiche de présentation :
Mer 15 Fév 2017 - 10:50

Au Sud

Depuis qu'il y avait emménagé, le Cime avait eu le temps de s'habituer au climat des hauteurs. Il avait même échangé plusieurs de ses meilleurs outils de pierre avec les gens de la vallée. Avec ce qu'il leur avait troqué, il s'était confectionné une panoplie de fourrure et de cuir graissé pour affronter les froides température des montagnes. Bien sûr l'ensemble ne tenait pas toujours en place, surtout après une demi-journée de marche; mais il lui permettait toutefois de pousser ses expéditions plus en avant, d'atteindre de nouveaux cols et de voir ce qui se trouvait au delà.
Il aurait bien demandé de l'aide à ceux du Bas pour renforcer sa combinaison. Mais ces derniers se moquaient de l'apparence qu'elle lui donnait et l'appelaient "l'homme-marmotte". Il n'y avait pas de réelle méchanceté dans ce sobriquet, mais le Cime était orgueilleux et un peu rancunier, aussi il ne se contentait que d'échanger le strict nécessaire avec eux.
D'ailleurs la montagne lui fournissait tout ce dont il avait besoin. Nourriture, bois sec, peaux, un peu de joie et d'espoir aussi, parfois de la peur. Il pensait qu'il était nécessaire de questionner les limites des choses, d'essayer d'aller plus loin et, à ce titre, il méprisait les moeurs de ceux du Bas, agglutinés auprès de leur lac, soulevant inlassablement la poussière de leur camp sans chercher à aller voir autre chose, ailleurs. Leur chef lui avait proposé plusieurs fois de venir les rejoindre. C'était une femme à l'esprit vif, attentive, mais son corps était long et fin comme une brindille. Elle n'aurait pas survécu deux jours dans les montagne, aussi le Cime ne la respectait pas. Lui avait bravé orages et blizzard la haut. Et même lorsque, pris dans une tempête survenue au point du jour, le patchwork de peau qui lui servait de tente s'était envolé, il avait gardé courage, il s'en était sorti.
Bien sûr il y avait les monstres. Le Cime s'en défiait, comme tout le monde. Mais enfin avec un peu de sang froid et de sens tactique, il était facile de ne pas être pris au dépourvu et jusqu'à présent, le pire qu'il avait pu lui arriver s'était résumé à une course poursuite avec deux guetteurs, qu'il avait semé sans peine dès qu'il avait atteinte le dédale rocheux des contreforts. Ceux d'en Bas parlaient d'autres monstres et le Cime croyait à l'existence de certains, il avait déjà vu, de son perchoir, des Brises-Crânes s'en prendre au camp près du Lac. Mais il ne les avait jamais vu venir jusque dans les montagnes. Et pour ce qui était de ces Hommes-monstres aux pouvoirs surnaturels, censé régner sur les hauteurs, le Cime était bien placé pour affirmer qu'il n'étaient qu'une folie née de la fièvre et de la faim de ceux qui n'avaient pas su faire face à la rudesse de la vie en altitude. Ils n'avaient qu'à s'en prendre à eux-même. Lui de son côté, continuerait à monter toujours plus haut. Depuis les nouveaux cols qu'il avait atteint, il avait aperçu un large pan de roche qui, éclairé par le soleil luisait d'un éclat aveuglant, comme incrusté d'une myriade d'étoiles; le Cime voulait voir ça de plus près.


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Staz
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Jour d'éveil : Jour 16
Race : Echoué
Métier : Aucun
Groupe : Errant
Fiche de présentation : Clic
Journal : Clic
Dim 5 Mar 2017 - 11:41

HRP:
 

J1. - De grands yeux vides


Ouvrir les yeux. Ouvrir les yeux, oui. Ce n'était pas un choix, c'était une nécessité. Ouvrir les yeux, gelés, glacés, ou alors ne voir que ce noir éblouissant à jamais. Ouvrir les yeux. Et voir le blanc. Et voir le vide. Ouvrir les yeux -mais n'étaient-ils pas déjà ouverts ? Peut-être. Peut-être. Ou peut-être pas. Comment pouvait-il le savoir ? Il n'était là, dans cette situation, que depuis quelques instants, ou peut-être bien quelques heures, et pourtant déjà grandissait dans sa poitrine une sensation étrange, mystérieuse, violente. Une angoisse terrible qui se confondait peu à peu avec l'impression étrange d'être déjà mort. Sans même avoir vécu. Tout son corps réclamait de vivre. Mais ses yeux ne voyaient que du blanc, du noir, du blanc à nouveau, qui lui brûlait les yeux, faisait flamber de bon coeur son pauvre cerveau.

Finalement, au bout de quelque chose qui sembla durer une éternité, quelque chose lui manqua. Quelque chose qui aurait du emplir ses poumons, qui étaient alors désespérément vidés de leur substance vitale. De l'air. Cette fois, ses yeux étaient grands ouverts, écarquillés face à ce mur froid. Sa bouche s'ouvrait et se fermait désespérément, tel un poisson hors de l'eau, et il fallut encore une minute supplémentaire avant que son corps tout entier ne commence à se débattre face à la suffocation. Ses mains creusèrent cette surface blanche, glaciale. Glaciale. Et finalement, sans avoir vraiment besoin d'un effort surhumain, percèrent cet barrière étrange qui le séparait encore du monde. Et, se redressant tel un cadavre glacial, son visage se détacha enfin du milieu blanc qui l'entourait désespérément.

Il était seul. Autour de lui, il n'y avait rien, foutrement rien. Rien que du blanc, du blanc, et peut-être même encore un peu de blanc. Par endroit émergeaient parfois quelques rochers, dont on douterait même qu'ils ne soient pas faits de glace, mais mis à part ça, l'être était seul. Il se tenait là, assit dans la neige, le regard perdu dans la mer de neige qui l'entourait. Dans le ciel s’amoncelaient des massifs nuageux inquiétants, et bientôt, quelque chose de liquide frémit peu à peu sur son visage. Il pleuvait. Il frémit un instant. Il avait froid, mais l'eau paraissait presque chaude. Douce. Il ne bougea pas, et resta là, les yeux grands ouverts, le visage tourné vers le ciel. A sentir sur sa peau les gouttes s'écraser.

Pourtant, il ne resta pas immobile très longtemps. Quelque chose, dans son champ de vision, semblait se mouvoir. En fait, il ne le remarqua pas immédiatement, et du poser les yeux par mégarde sur cette chose pour la remarquer véritablement. Elle était là, à quelques dizaines de pas de lui, qui clignait des yeux sans comprendre. Son teint trop pâle la rendait presque difficile à observer, elle qui n'était entourée que de neige. Mais ses longs cheveux filasses, d'un blond trop clair, était la plus belle chose que l'homme découvrait autour de lui. Si, jusque là, il n'était parvenu à juger si la neige était belle ou non, ou si la pluie était agréable ou pas, là il n'avait aucun doute. Cette chose, cette humaine, qui s'approchait de lui, en se serrant elle-même dans ses bras, l'air hagard, était incroyablement belle.

Mais elle s'approchait encore, cette femme, avec tout son corps ruisselant sous le pluie fine, mettant en avant ses courbes étranges, ses seins nus, si frêles qu'on pourrait croire qu'ils s'agissaient de ceux d'un homme, ses hanches trop maigres, dont on discernait très nettement les os fragiles du bassin. Elle semblait là, telle une poupée fragile, s'approchant en dardant sur lui ses yeux d'or ... Sans un mot, d'un pas puis d'un autre, elle s'approchait et s'approchait encore. Ses genoux étaient étrangement arqués, et ses bras paraissaient trop longs pour être humains. Et encore on pouvait détailler finement les détails de son ossature, les détails de sa charpente étrange, qui la faisait paraître plus petite, plus fragile que ce qu'elle était sans doute.

Alors qu'elle ne fut plus qu'à un pas de lui, le surplombant de toute sa hauteur, elle ne lâcha pas son regard, et s'arrêta, en le fixant avec une expression particulière. L'homme mit quelques secondes à se rendre compte que c'était de la curiosité qui animait son regard, et non pas de l'hostilité. Il cligna des yeux, regarda autour de lui, et finit par se lever à son tour. Ses jambes étaient engourdies par le froid, et il chancela pendant quelques secondes avant de trouver son équilibre. Il était à peine plus grand qu'elle, et la manière dont elle relevait la tête pour examiner ses yeux le fit rougir, et détourner le visage. Mais elle le fixait toujours, et bientôt un grand sourire lumineux illumina sa figure livide. Il la trouva si belle, ainsi souriante, qu'il en resta bouche bée, ne parvenant même pas à lui rendre ce signe si étrange qui signifiait tant.

Ils se fixèrent encore, en silence, et finalement, la jeune femme leva la main, et posa la pulpe tendre de ses doigts sur l'os fin de la mâchoire de l'homme, qui frémit, et sursauta même franchement, ce qui eut pour effet d'agrandir le sourire de la femme face à lui. Elle touchait sa peau comme si elle effleurait une fleur rare, et ils finirent si proches l'un de l'autre que l'homme pouvait sentir la chaleur qui émanait de sa peau fraîche. Il la laissa faire, tout d'abord, clignant des yeux, puis finit par y prendre goût, et peu à peu, il s'autorisa même à faire de même. La peau de cette femme parut glacée sous ses doigts, quand il posa sa main sur sa hanche. Il tremblait, complètement perdu qu'il était. La pluie redoublait d'intensité, et désormais, ce fut des trombes d'eau qui s'abattaient sur leurs épaules nues. Pourtant ils ne bronchaient pas, restaient là, se rencontrant du bout des doigts, appréciant le contact de l'autre autant que le fait d'être en vie. Leurs souffles se mêlaient à mesure qu'ils se rapprochaient encore l'un de l'autre, comme une nécessité, comme un besoin autant que celui de respirer, ou de vivre. Leurs corps se soudèrent, et leurs lèvres finirent par faire de même, emportés par l'élan fougueux du besoin de l'autre. Leur curiosité se transforma peu à peu en une ardeur étrange, complexe, qui les poussait peu à peu à s'acculer l'un contre l'autre, à chercher les lèvres de l'autre dans un désespoir physique, et telles deux âmes égarées, ils se donnèrent l'un à l'autre le seul réconfort qu'ils puissent s'offrir alors, dans leur naissance. Et chacun d'eux légua son corps à l'autre, comme un appel au secours adressé aux cieux.

Staz
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Jour d'éveil : Jour 16
Race : Echoué
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Groupe : Errant
Fiche de présentation : Clic
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Ven 24 Mar 2017 - 9:22

J2. - Vivons, et soyons fous


Elle explosa d'un rire délicat, vivant, et incroyablement beau. C'était comme écouter la pluie s'écraser sur le sol, avec cette pointe de joie en plus. Dans le ciel hurlaient d'énormes bêtes invisibles, qui se mordaient de milles éclairs. Pourtant, sous leur petit abri rocheux, les deux êtres n'y portaient aucun intérêt. Et encore moins Gràr, qui dévorait la femme du regard, un petit sourire amusé sur les lèvres.
- Gràr. Gràr ... On dirait ... On dirait le cri un ours malade ! Graour !
La mine de Gràr s'obscurcit, et son sourire devint une moue perplexe. Comment ça, malade ? Mais déjà, face à sa réaction, Elska succomba à nouveau à un rire tonitruant, que l'homme n'eut pas la force de faire taire. Et puis, hein, merde quoi ! Son sourire revint de nouveau, quand la femme se mit, toujours assise en tailleur, à faire mine de grogner et de donner des coups de griffe.
- Ouais bah ... Elska ... On dirait ... Heu ... On dirait ...
Gràr secoua la tête, désorienté. La répartie lui manquait, depuis la veille, et ce qu'ils avaient faits devant le ciel, avant même de s'adresser la parole ... C'était comme si une force supérieure avait fait se rencontrer ces corps, leurs corps, pour les unir à jamais. Et puis, Elska s'était réveillée en même temps que lui. Alors ils n'avaient rien fait de mal, en soit.
Relevant les yeux, il croisa le regard de cette femme, qui elle, n'était pas du tout gênée. Au contraire, un grand sourire apparut sur son visage, alors qu'elle faisait encore mine d'être une tigresse. Et explosa à nouveau de rire devant la mine déconfite de Gràr.
- Ouais bah justement, Elska ça ressemble à rien, comme toi !
Et se projetant en avant, Gràr vint la pousser sur le dos, pour embrasser tendrement ses lèvres, échoué au dessus d'elle. Et à travers son baiser, il sentit les rires de la belle s'étouffer alors qu'elle se calmait enfin, happée par quelque chose d'autre. Ses mains passèrent dans le dos du Cime, qui trembla une seconde, et finalement s'échappa à cette caresse étrange, rouge de honte.
- Enfin ... Tu disais pas que je ressemblais à rien, hier ... En fait, tu disais même pas grand chose ...
Et le sourire victorieux qu'elle arborait n'arrangeait rien à la honte de Gràr qui ramena ses genoux contre son ventre.
- J'avais pas faim, hier. Et j'avais froid. Besoin de me réchauffer.
Le plus gros mensonge de l'univers, car la veille, il avait fait chaud, malgré la pluie. Très chaud. Le rouge monta de nouveau à ses joues, et il jeta un regard timide vers sa congénère qui se rasseyait, le regard perdu dans la pluie qui tombait drue. Encore une averse due aux bêtes, là-haut. Gràr frémit, et se rapprocha significativement du corps de la femme tout près d'elle, jusqu'à ce que leurs genoux s'effleurent.

Ils restèrent silencieux pendant de longues minutes, à observer le ciel se déchirer au loin, au dessus du lac. Finalement, Gràr détourna les yeux pour observer les traits fins de cette femme qui partageait son abri. Il saisit sa main, y déposa un baiser, et contempla à nouveau le lac.
- T'en penses quoi, toi ? Pourquoi on est là ?
Il fixait Elska avec attention, mais celle-ci se contenta de hausser les épaules, sans même lui accorder un regard.
- J'en sais rien. Et j'm'en fiche.
Depuis la veille, toutes les questions existentielles que Gràr lui avait posé -et elles étaient nombreuses- s'étaient conclues ainsi. Et à chaque fois, il se demandait pourquoi, pourquoi est-ce qu'elle se renfermait comme ça sur elle, sans lui expliquer ce qu'elle ressentait. Mais, cette fois, il osa insister.
- Moi, ça me fait peur ... On a trouvé ce cadavre, hier ... C'est sans doute ces bêtes noires qui lui ont fait ça ... On peut même pas sortir d'ici, et on a rien à manger. Et les tunnels bizarres qui s'enfoncent dans le sol me mettent vraiment mal à l'aise ...
Elska tourna les yeux vers lui, et le dévisagea un instant. Il se mordit la lèvre, et baissa les yeux sur leurs mains unies, silencieux.
- Je m'en fiche du cadavre. Et je m'en fiche des bêtes noires. Autant que des bêtes dans le ciel, que des monstres dans l'eau, que des animaux sauvages, que de la faim, que du froid, que de la soif et que tout le reste. Parce que tu es là, et que tu vas bien. Alors continue d'aller bien, et ça ira pour tous les deux. Pour toi comme pour moi.
Son regard était presque dur. Gràr hocha la tête, haussa les épaules, et regarda à nouveau un éclair blanc qui traversait le ciel.
- J'espère juste qu'on trouvera à manger bientôt. Et qu'il arrêtera de pleuvoir pour qu'on puisse faire du feu ... Tout est inondé. Fais chier ...
Mais Elska referma son emprise sur sa main, et lui adressa un sourire franc.  
- Quoi qu'il arrive, on survivra. A tout prix. Je te le promet.
Gràr resta bouche bée une seconde, puis hocha la tête, et observa à nouveau ses mains. C'était une promesse lourde à porter, mais ils la porteraient ensemble. Et pour cela, ils auraient à se battre. Attrapant un caillou, il se mit à frapper le sol rocheux, dans une première tentative de tailler cette roche. Alors que la jeune femme se lovait contre lui en souriant, ils passèrent le reste de la journée ainsi, elle se reposant en le fixant de grands yeux doux, et lui essayant tour à tour divers techniques pour créer son premier silex.

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Staz
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Jour d'éveil : Jour 16
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Sam 25 Mar 2017 - 8:19

J3. - Croire et espérer


- On doit trouver à manger.
Le regard de Elska se fit plus dur que jamais, et elle goba la dernière baie avec avidité. Elle avait aussi faim que Gràr, mais n'était visiblement pas prête à se plaindre. Les traits creusés, ils faisaient peine à voir. Ils n'avaient, en trois jours, avalés que deux pauvres poignées de baies. Trouver de la nourriture était le calvaire de chaque jour, et même s'ils avaient croisés une fois un lapin, armés d'un pauvre caillou taillé durant la matinée -le plus beau que Gràr avait réussi à faire!-, ils n'avaient rien pu faire. Et puis, Elska n'avait pas encore réussi à accrocher cette pierre au bout d'un bâton pour en faire une lance. Alors ils avaient passés la nuit à s'imaginer la bête rôtie et savoureuse.
Gràr trouvait Elska plus pâle que jamais. Elle avait vomi, pendant la nuit, et il était de plus en plus inquiet. Si elle partait ... Si elle mourrait ... Que pourrait-il bien arriver de pire ? Il la fixait donc, à chaque instant, pour essayer de capter toute l'intensité de ses traits creux, durs, anguleux, et les incruster dans sa mémoire. Ce qui, visiblement, avait l'air d'agacer la jeune femme.
- Si tu passais plus de temps à ouvrir les yeux sur ce qu'on pourrait trouver plutôt que de me fixer comme un idiot, ça irait plus vite.
Gràr se mordit la lèvre et baissa les yeux à nouveau. Le ciel s'était déchiré toute la nuit, et les averses avaient rendus le sol plus que boueux. Plusieurs fois, Gràr se tordit la cheville, ou se retrouva embourbé.

Ils marchaient depuis l'aube, dans la forêt, dans la plaine, mais ne trouvaient rien que des larves dégoûtantes qu'aucun d'eux n'osa manger. Et les baies étaient tellement rares que quand ils en trouvaient, ils tombaient à genoux face à elles comme si le ciel les offrait à eux. Mais, une fois revenu près du lac, alors que, les pieds abîmés, ils se retrouvaient seul face à l'eau pour se désaltérer, Gràr commençait à ne plus y croire.
- Mais si on trouve rien ...
Elska secoua la tête, et planta un regard presque méchant dans celui de son compagnon.
- Arrête ça.
Gràr ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais ne dit rien. Son regard accrocha quelque chose, au loin, et il frémit. C'était un homme, qui marchait sur la berge, dans leur direction. Elska se leva, et resta là, un instant, à fixer la silhouette étrange, avant de saisir la main de Gràr pour l'entraîner à nouveau vers la forêt. Gràr resta bouche bée, et tenta de se dégager.
- Attends ! Attends ! Il a peut-être de quoi manger ! Il peut nous aider !
Mais Elska se tourna vers lui, et le fusilla du regard en continuant à le tirer vers les bois.
- Et on pourrait très bien être sa bouffe. Dépêche !
Les yeux de Gràr s'écarquillèrent, sa bouche s'ouvrit puis se ferma. Son regard se reposa sur la silhouette qui désormais faisait de grands signes en leur direction. Gràr voulait leur répondre, mais resta paralyser. Mais la pression insistante de la main de Elska dans la sienne finit de le convaincre, et il la suivit en trottinant vers la lisière de la forêt, tout en continuant de fixer l'être qui s'était visiblement mis à courir. Mais déjà les arbres les entouraient, et ils s'enfonçaient dans la forêt.

Comment des gens pareils pouvaient-ils bien exister ? Des ... Cannibales ?

Alors ils retournèrent à leur abri de fortune, et à leur unique activité une fois de plus, à essayer de tailler un foutu caillou aiguisé, et à l'accrocher au bout d'un bâton pour pouvoir, peut-être, manger le lendemain.

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Staz
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Jour d'éveil : Jour 16
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Jeu 6 Avr 2017 - 9:45

J4. - La fin d'un monde


Elska était allongée, silencieuse. Elle avait encore passé la journée à vomir. Ce n'était pas comme si elle avait quoi que ce soit à vomir. Ses traits étaient creux comme ceux d'un arbre mort, et son teint livide ne présageait rien de bon. Gràr n'arrivait plus à la faire rire. Gràr n'arrivait plus à la faire sourire. Il l'avait même entendu pleurer, ce matin-là. Elska la forte, Elska la vive. Elska la morte ?
Gràr secoua à la tête, et se rapprocha tristement du corps de sa compagne. Lui, il avait passé son temps à essayer, encore et encore, d'aiguiser cette lame qu'il avait réussi à rendre plutôt aiguisée, après tant de temps passé dessus. Posant sa main sur sa peau, il la trouva étonnamment chaude. C'était sans doute parce que la journée avait été fraîche, et qu'il n'avait pas arrêté de pleuvoir ce jour-là non plus. Le feu s'était éteint depuis longtemps. Elska s'était peut-être même assoupie. Le regard perdu, Gràr se contentait de caresser ce corps frêle du bout des doigts.

Ils avaient passé la journée à chercher à manger. Enfin, à essayer. Leurs forces étaient devenues tellement risibles qu'ils avaient dû réduire le périmètre de recherche. Pour ne rien trouver d'autre qu'une poignée de racines dégoûtantes, qu'ils avaient pourtant avalé vivement. Mais qu'Elska avait vomi à nouveau. Ils avaient mangés des feuilles, aussi, et de l'herbe. A ce stade-là, ils n'avaient plus aucune autre idée. Ils étaient vraiment en mauvais point. Mais la seule chance qu'ils avaient eu, c'était de ne pas avoir croisé la moindre bête noire, le moindre guetteur dans la journée. Bien que Gràr savait qu'ils n'étaient vraiment pas loin ...

Elska se tourna brusquement, et vomit à nouveau. Gràr, assit en tailleur, finit par détourner le regard. Les poings serrés, il se rendait compte à quel point la promesse qu'Elska avait faite, deux jours plus tôt, ne tenait plus qu'à un fil. Ils dépérissaient, l'un comme l'autre. Elska plus vite que lui, clairement.

Silencieux, il attendit que les soubresauts de sa congénère cessent pour se tourner vers elle. Elle s’essuya le visage du revers de la main, et lui adressa un petit sourire. Puis, s’allongeant à nouveau, visiblement à bout de force, elle posa sa tête sur les genoux de Gràr. Même ainsi, elle était sublime. Même ainsi, elle était belle. Son corps était comme étincelant, et le ronron de la pluie s’accordait à merveille avec le son doux de sa respiration. Du bout des doigts, il effleura son visage, caressa ses cheveux. Son teint pâle la rendait si fragile, et il crut la voir frémir un instant. Mais elle avait l’air de s’être assoupie à nouveau. Au moins, elle ne souffrirait pas, dans son sommeil, de ne pas pouvoir tenir sa promesse.



Il resta là longtemps, sans bouger. La nuit était déjà bien avancée, mais la pluie n’avait pas cessé. Mais une branche craqua. Gràr sursauta, sur ses gardes, et se redressa, sortant immédiatement de son état de somnolence. Un homme ? Une bête ? Il s’écarta lentement du corps de Elska, posant doucement sa tête sur le sol. Le cœur au bord du gouffre, il se saisit de l’unique arme qu’ils avaient, l’unique arme qu’avait taillé Elska, en imaginant pouvoir y empaler un bon lapin : un bout de bois longiligne et noueux au bout duquel était attaché sommairement la pierre que Gràr affûtait depuis longtemps déjà, qui toutefois branlait dangereusement lors de mouvements brusques. Se redressant, il tenta de voir quelque chose à travers le rideau de pluie qui le séparait du dehors. Toute l’eau se déversant sur le rocher tombait précisément devant l’entrée de la grotte, ce qui avait paru un bon moyen de s’isoler de l’extérieur. Mais à cet instant-là, ils étaient peut-être un peu trop isolés de l’extérieur.

La lance bien en main, le corps tendu, Gràr se tenait aux aguets, devant le corps allongé de la jeune femme, dont le souffle apaisé n'arrivait pas à calmer les battements du coeur fou du jeune homme. Se mordant la lèvre, il restait là, à patienter, en attendant que ce qui était dehors, humain ou non, daigne s'en aller.
Mais elle ne daigna pas.

Tout se passa en un éclair. La bête noire bondit comme un éclair de jais, traversant le rideau dans un élan monstrueusement précis et redoutable. Les dents de la chose, aussi acérées que celles d'un loup, ratèrent le corps de Gràr de peu, alors que celui-ci reculait précipitamment. Mais la bête n'en avait pas terminé, et lança dans sa direction l'une de ses quatre pattes griffues, lui entaillant largement l'épaule. La seule réaction de Gràr fut de lancer dans la direction de la chose la pierre de la lance, pour tenter de le blesser, de le faire fuir, mais celle-ci fut impuissante, et se brisa en rencontrant elle aussi les griffes de la bête. Ainsi, désarmé, face à un Guetteur dangereux, robuste, fort, Gràr était perdu.

La bête bondit à nouveau, sans hésiter, toutes dents en avant, contre Gràr qui était désormais acculé contre la paroi rocheuse de leur abri, qu'il voyait alors comme immensément petit, minuscule, étriqué, et sans issu. Il était fichu. Mais un éclair blanc, étrange, bondit, et il y eut du rouge, et il y eut du noir. Et la bête, comme l'éclair blanc, s'effondrèrent tous deux dans un sursaut terrible.
Gràr resta là, quelques instants, à cligner des yeux, non sans sentir l'urine poisseuse qui coulait le long de ses jambes nues. Ses mains tremblaient, ses yeux fixaient les choses entremêlées sans comprendre, son esprit s'amusant désormais à comparer les tâches étranges sur le sol. Il y en avait une grosse, rouge, qui s’agrandissait sans cesse. La noire, qui se mêlait à la rouge, était plus petite, mais bien plus poisseuse.

Et, la vérité traça son chemin jusqu'à sa raison.
Elska mourrait.
L'éclair blanc, ça avait été elle. Elle qui bondissait sur la trajectoire de la chose, elle qui enfonçait le silex mal taillé dans l'orbite sanguinolente de la chose. Et dont les dents de celles-ci s'étaient refermées sur son bras. Alors que les griffes de celles-ci s'enfonçaient profondément dans son ventre frêle, fragile. D'où se déversait un flot continu de sang rouge, si liquide et chaud dans la fraîcheur de la nuit.
Dehors, une ombre noire semblait hésiter, à la limite du rideau de pluie, puis finalement qui courba l'échine et s'éloigna en silence, comme elle était venue.

Gràr sentit ses jambes l'abandonner, et il tomba. Il tomba sur le sol dur de la caverne, désormais recouvert de traces de sang poisseuses. Mais ses yeux ne voulaient pas lâcher le visage de la belle, qui le regardait elle aussi. Sans que ses jambes ne veuillent plus répondre, il se traîna, à la force de ses bras, jusqu'à être près d'elle. Son sang recouvrait ses mains. Son sang. Elle, elle était presque morte. Elle avait un sourire étrange sur le visage, un sourire de mort. Mais ses yeux étaient grands ouverts, et elle le fixait toujours. Un petit filet rouge coulait de son nez, et de sa bouche. Elle toussa, et éclaboussa le visage de Gràr de son sang. Mais sa main, elle, ensanglantée, s'éleva un instant, et se posa sur le visage de Gràr, dont les yeux écarquillés ne parvenaient plus à se détacher de ceux de sa compagne. Alors, elle dit des mots, d'une voix cassée, d'un souffle presque insaisissable, et il dut se pencher pour entendre ces quelques mots. Et il entendit, oui.
- Survis. A tout prix. Pour moi ... Pour nous ... Et pour notre enfant ... qui aurait aimé voir le jour ... Survis ...

Et cette femme, une main posée sur le ventre, où étaient encore fichées les griffes de la chose, dont les larmes se mêlaient au sang sur son visage, et dont le sourire transcenda la mort, s'éteignit,
En dardant sur son homme,
De grands yeux vides.

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Jeu 6 Avr 2017 - 18:27

J7. La mort et l’oubli


Il avait un sourire étrange sur le visage. Il caressait ses cheveux, contemplait sa beauté. Parfois même, il éclatait d’un rire rocailleux, en la voyant grimacer dans son sommeil. Mais aucun doute, aucune peur ne venait troubler la sérénité de cette sublime jeune femme.
Sa tête était posée sur ses genoux. Elle se reposait. Elle avait besoin de repos. Après tout, elle portait un enfant, au creux de ses reins. C’était donc normal qu’elle dorme beaucoup. Et lui, il prenait soin d’elle, pendant son sommeil. Des fois, il lui tressait les cheveux, d’autres fois, ils lui chantonnait des chansons.

Les jours étaient passés, tranquilles, paisibles. La pluie avait laissé sa place au soleil, qui inondait la grotte depuis que le jour s’était levé. Il y avait eu une petite averse, au matin, qui avait fait sortir devant la grotte quelques fleurs courageuses. Il n’avait pas la force d’en cueillir quelques unes, mais tant pis. Il pouvait les regarder, et puis comme ça, il ne s’éloignait pas trop de la belle endormie. A vrai dire, il ne s'en éloignait que pour boire l'eau de la flaque, à l'entrée de la grotte. Plus loin c'était trop loin d'elle.


Mais tout n’était jamais aussi simple.

Alors que Gràr admirait encore et toujours cette femme qui était la sienne, un bruit au dehors le fit sursauter. Et apparut face à lui un homme. Un homme, seul, nu, maigre, qui le regardait avec de grands yeux bleus. Son regard passait rapidement du corps de la jeune femme à Gràr, et sa mine se décomposa étrangement. Mais il avait cette pierre dans la main. Les mains de Gràr se mirent à trembler. Cette pierre était rouge, rouge comme …

Après avoir posé tendrement la tête de sa chérie sur le sol, il se releva d’un bloc face à cet homme, qui sursauta. A vrai dire, on ne pouvait pas vraiment avoir peur de Gràr. Ses membres étaient si maigres, son corps si frêle qu’on aurait pu détailler chacun de ses os avec précision. Son corps était meurtri, marqués par des bleus et des oedèmes, et son visage creusé semblait taillé au couteau. Pourtant, son regard, lui, brillait toujours. Il n’était pas encore mort.
- Est-ce que ça va ?
La voix de l’inconnu avait quelque chose d’étrange. On aurait certainement pu y lire de l’inquiétude, face à ce squelette morbide, mais Gràr, lui, y lu de l’euphorie. Ou quelque chose de mauvais, en tout cas.

Il restait toujours ce tas d’os étranges, noirs comme du jais, vestige d’une chose étrange qui était passé autrefois. Et à côté de ce tas d’os, il y avait un bout de lance brisée, au bout duquel était sommairement accroché une pierre taillée, souillée d’une substance noire séchée depuis longtemps. Et Gràr s’en empara, le regard sondant cet homme, cet intrus. Celui-ci, ne se sentant pas en sécurité, leva les mains en signe de paix, sans lâcher toutefois son arme.
- Je ne te veux aucun mal. Je veux t’aider.
Mais Gràr se relevait, l'arme au poing, et s'approcha de lui sans un mot. L'homme recula d'un pas, puis de deux, mais Gràr avançait toujours à sa rencontre. Il déglutit, raffermissant sa prise sur son arme. L'homme jetait des regards étranges au corps de la femme, qui n'avait toujours pas bougé. Il lui jeta un regard pesant, se mordit la lèvre une seconde, puis reprit, tendu.
- Tu dois faire quelque chose de son corps. Tu ne peux pas laisser son corps ainsi ...
Gràr sursauta. Et la voix de Elska, comme une douce mélodie, lui rappela, et il sut. Cet homme voulait manger le corps de sa femme. De sa compagne. De l'être qu'il aimait le plus au monde. Il ne voyait de sa beauté qu'un tas de chair bon à déguster. Et ça, Gràr ne le permettrait jamais.

Bondissant dans un cri, il franchit les quelques mètres qui le séparait encore de l'homme. Celui-ci, surprit, ne laissa échapper qu'un petit cri de souris étrange, avant que la pierre ne s'enfonce dans la chair tendre de son épaule. Ce petit cri de souris se transforma bientôt en un gris tonitruant face à la plaie qu'avait infligé la pierre à son épaule. Trébuchant, il tomba en arrière, mais Gràr était là, à nouveau, et, comme un acharné, et pendant une éternité, Gràr frappa, frappa, frappa ce crâne offert avec sa pierre, frappa, frappa, frappa avec toute sa haine et toute sa détresse, jusqu'à ce qu'il ne resta plus du visage de l'homme qu'une bouillie de chairs, de sang, et de fragments d'os.

Et, à bout de forces, il finit par lâcher la pierre, alors qu'une faible averse s'abattait sur son corps. Ses mains, pleines de sang, tremblaient étrangement. Tout son corps était couvert des éclaboussures de ce massacre qu'il avait mit en oeuvre. Il avait tué. Tué cet homme. Ce n'était plus un homme, désormais.

Son regard passa de ce cadavre, au corps de la femme. Ce corps dont il avait prit soin durant ces trois jours, qu'il avait tressé, qu'il avait bercé. Qui n'était plus qu'un cadavre boursoufflé, dont les yeux percés étaient dévorés par les vers. Dont le pus s'écoulait des plaies béantes de son ventre.

Elska était morte. Elle n'était plus une femme, désormais.


Alors, il hurla, hurla, à s'en brûler les poumons, hurla, hurla, la face tournée vers le ciel, hurla, hurla, face à la faiblesse dont il avait fait preuve. Elska était morte. Morte. Morte. Plus rien ne la ferait revenir. Plus jamais, il n'entendrait son rire. Plus jamais, il ne croiserait son regard. Car elle était morte, et bientôt elle redeviendrait poussière. Et désormais, il était seul, seul face à ce monde cruel.

Mais il allait vivre. Quoi qu'il en coûte. Car s'il allait bien, ils iraient bien tous les deux.

Et puis,
Il survivrait,
A tout prix.


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Ven 7 Avr 2017 - 0:03

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Tripes au vent

Son travail terminé, si le temps le permettait, elle prenait toujours le temps de laisser sécher ses mains au soleil. L’écarlate virait au carmin puis au cuivre, se craquelait à l’intérieur de son coude ou quelques traînées humides venaient se perdre. Elle refermait ensuite les doigts et les frottait doucement entre eux, jusqu’à ce qu’une poudre brune s’en dégage et se disperse avec le vent. Ceux de son camp qui l’observaient alors prenaient une attention particulière à ne pas la déranger, elle entendait leurs murmures parlant de rituel, de magie voire de sacrifice, c’était idiot.
On l’appelait l’Equarisseuse maintenant. Avant c’était elle qui chassait pour le groupe, presque uniquement. Puis, alors que leur petite troupe prenait de l’ampleur, elle avait de plus en plus été chargée de dépecer les proies des autres.
A dire vrai, ça ne lui plaisait pas vraiment. Transformer en viande le corps d’un animal mort des mains d’un autre lui semblait irrespectueux à son égard. Comme si elle raclait la chair d’un être encore en vie. Mais personne n’était aussi efficace qu’elle quand il s’agissait de s’occuper du gibier. Et là ou son savoir permettait de conserver le maximum de nourriture pour leur communauté grandissante, elle ne pouvait se permettre de faire la difficile. Et puis rester tranquillement assise à travailler dans sa hutte, plutôt que de se tenir immobile sous l’averse à attendre qu’une proie passe à portée, n’était pas non plus désagréable.

Le soleil baissait déjà. Après un léger soupir elle s’étira puis, après s’être relevée, se saisit des quartiers de viande qu’elle venait de découper. Elle demanderait à quelqu’un d’aller chercher la peau et d’enterrer les entrailles de la bête. Alors qu’elle quittait le large rocher ou elle avait l’habitude de s’installer pour travailler, un cri retentit en contrebas. Elle tressaillit. Malgré le calme relatif que leur accordaient leur nombre de plus en plus croissant, elle n’arrivait pas à extraire cette pointe cruelle, fichée au fond de ses tripes, qui se rappelait à elle au moindre signe d’un éventuel danger. S’approchant à pas vifs des sous-bois, elle ne tarda pas à apercevoir deux de ses camarades se poursuivant entre les arbres et riant à gorge déployée. Nouveau soupir, de soulagement cette fois. Elle les héla et, alors qu’ils déviaient leur trajectoire pour venir à sa rencontre, elle se surprit à se demander lequel des deux mourrait le premier.


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Jour d'éveil : Jour 16
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Ven 28 Avr 2017 - 13:25

J12. Piétine les os de ceux qui sont tombés pour toi.


- Fais-le taire.
L'homme poussa un hurlement furieux, fou, comme si on allait le brûler vif. Mais c'était un sort bien pire que ça qui l'attendait. Atgas brandit la pierre, et la fracassa sur la tempe du malheureux, dont la bouche béat un instant, laissant échapper un gémissement digne d'une souris éventrée. Mais un second coup de pierre, et cette fois le corps fut bien silencieux. De son crâne coulait un sang poisseux, visqueux, qui teintait ses cheveux d'une couleur étrange. Mais Gràr, un grand sourire sur les lèvres, se contenta d'essuyer une goutte qui avait giclé jusque son visage d'un air avide.
Atgas se redressa, un sourire triomphant sur les lèvres.
- V'là un joli r'pas qu'tu nous offres, Gràr.
Gràr hocha la tête, et sentit son ventre gargouiller étrangement. Il fixait du regard le sang qui gouttait désormais sur le sol, du menton de la victime qui ne paraissait déjà plus humaine. Ce n'était plus qu'un bon gros tas de viande bien juteux.
- Mais ... Euh ... Vous êtes sûrs qu'on peut le manger comme ça ?
Cette fois, le regard de Gràr se détacha de l'être allongé sur le sol, et se posa sur le jeune homme, encore nu et tout recroquevillé, qui observait la scène un peu à l'écart. Ses pieds, couverts de sangs, trahissaient une longue marche, mais son visage, lui, n'était pas celui d'un homme fort. C'était celui d'un lâche. Un lâche. Mais qu'importe, il aurait bon goût, tôt ou tard, alors autant qu'il s'engraisse un peu avant qu'ils ne doivent s'en séparer.
Le garçon frémit en sentant le regard lourd de Gràr posé sur lui, et détourna aussitôt le regard.
- Gràr, c't'un pro pour la viande, t'inquiètes. Mange que d'ça d'puis l'début, lui. R'garde comme l'est balèze !
L'autre lui darda un oeil étrange, et Gràr soutint son regard. Il avait l'air bien jeune, bien ... appétissant. Et puis, Gràr commençait à avoir envie de s'amuser un peu, alors peut-être que celui-là lui plairait un peu, et suffirait à satisfaire son ... besoin. Un petit sourire étrange naquit sur son visage, alors que ses yeux se plissèrent légèrement avec désir. Atgas émit un petit rire, avant de tomber à genoux devant le cadavre, et de planter son silex en plein dans le thorax du macchabée.
- T'vas pas faire ta chochote ! Gràr, lui l'en a d'jà mangé deux trois d'ces mecs là, j'te jure. Même que l'premier, lui a défoncé la tête t'llement fort 'vec son caillou qu'l'a dormi dans les restes d'sa cervelle, à l'aut' con.
Gràr posa ses yeux sur le vieil homme qui s'attelait déjà à la tâche et dépeçait le cadavre.
- Arrête de parler et travaille.
Atgas lui jeta un regard de travers, et Gràr fronça les sourcils. Sans rien répliquer, le veil homme se tut, et mis toute son énergie à tirer un maximum profit du défunt.
- Nous rentrerons au campement une fois qu'Atgas aura fini de dépouiller le cadavre. Eydii, va explorer les alentours pour voir si tu trouves quelques baies.
Le jeune homme releva la tête, l'air incroyablement inquiet.
- Tout ... Tout seul ?
Les sourcils de Gràr se froncèrent, alors qu'il se redressait de toute sa taille, la mine sévère.
- Cela te pose-t-il un problème ?
Sans demander son reste, le garçon s'éloigna, en tenant fébrilement le pauvre silex qu'il avait réussi à récupérer sur le cadavre. Pff ... Ce n'était qu'un être faiblard. S'il crevait, ce serait un poids en moins.

Les deux hommes restèrent quelques instants silencieux, à l'abri des fourrés. Seuls les bruits étranges de la pierre qui découpait la chère troublait le silence. Gràr, lui, s'était assis sur une pierre, aux aguets, et affûtait avec une pierre tranchante son silex. Mais bientôt, Atgas rompit le silence à nouveau. Vieux con bavard.
- T'veux vraiment l'bouffer, lui aussi ?
Gràr posa sur lui ses yeux gris, et plissa des yeux avec amertume.
- Pourquoi on le garderait, si c'est pas pour le bouffer ? T'as vu quel faiblard il est ?
Atgas arracha un grand morceau de la cuisse de la proie, et la posa sur un ensemble de feuilles qu'il avait étalé au sol.
- C'qu'un jeunot ...
Cette fois, Gràr se leva, et fronça les sourcils. Comment ça, qu'un jeunot. Jeunot ou pas, c'était un faible.
- L'a ouvert les yeux qu'hier, t'sais ...
En deux pas, Gràr fut sur Atgas, le saisissant par le cou. D'une poigne ferme, il lui redressa la tête et planta ses grands yeux gris dans les siens.
- Si c'est pas lui qu'on bouffe, ce sera toi. Que ce soit bien clair.
Le bousculant, il le remit à la seule place qu'il méritait, c'est-à-dire écrasé sur le sol. Atgas, comme les autres, n'était qu'un misérable. La seule chance qu'il avait était d'être vieux et utile. Mais s'il ne restait pas à sa place, il finirait en pâté pour Guetteur.
Le vieil homme se massa un instant le cou, avant de se redresser, silencieux. Gràr le surplombait de toute sa taille, alors qu'il se remettait déjà à finir son travail.

**********

Gràr s'assit lourdement sur le petit rocher, et étira ses muscles endoloris silencieusement. Depuis son arrivée ici, son corps s'était peu à peu forgé, aguerri par la répétition, jour après jour, inlassablement, des même taches. C'était un peu comme si, à force de tailler ces pierres, son corps devenait de roc lui aussi. Il n'avait sans doute pas la force d'un Racine, mais il se sentait peu à peu devenir plus fort, plus solide. Son maigre pagne tissé de feuilles, que Kaïl avait confectionné pour lui l'avant-veille, avant que son cerveau ne soit répandu sur le sol aujourd'hui, lui était plutôt utile. En fait, désormais, tous trois étaient un peu "habillés", et se sentaient moins nus. Atgas avait lui aussi eut le droit à son pagne tressé, ce jour-là, et Eydii, lui, avait récupéré celui du cadavre. C'était ainsi, il fallait profiter de ce que les morts pouvaient leur offrir.

Ainsi, ils étaient rentrés au camp, à leur petite grotte étrange, perdue dans le petit bout de forêt au sud du lac. A l'entrée, seulement protégé par une avancée de roche, ils avaient, depuis deux jours déjà, établi un feu, entouré de grandes pierres, qui brillait dans l'obscurité menaçante du soir. Le temps devenait frais, et même si le bois avait séché durant ces deux jours d'accalmie, le temps à venir ne présageait rien de bon. La brume qui avait erré tout la journée avait rendu les flammes fragiles, tiraillées par l'humidité, et leur courte absence avait suffit à ne laisser, à leur retour, plus qu'un amas de braises faibles à la place du feu. Toutefois, Atgas avait réussi à le réanimer, et faisait désormais cuir, enrobé de larges feuilles fraîches, les grands morceaux de chairs récupérés plus tôt dans la journée.

Eydii, lui, se tenait à l'écart, le regard perdu dans les ombres des arbres. Il était décidément très faible, même mentalement, et semblait se laisser aller à une sorte de déprime étrange, grotesque. Un rictus mauvais sur les lèvres, Gràr s'empara à nouveau de son silex, qui était toujours caché dans un renfoncement de ce rocher qui lui servait de siège. C'était le plus beau de ses silex. Il y avait passé des jours, depuis qu'il avait rencontré Atgas, et savourait désormais le fruit de son travail. Il était taillé en écailles aiguisées, sur tout un côté, et paraissait plutôt aiguisé, se terminant en pointe robuste. Sa base était solide, mais affinée dans l'espoir, peut-être, d'arriver un jour à la fixer au creux d'une branche. En fait, Atgas avait lui aussi été fasciné par l'art qu'avait Gràr avec ses pierres, et s'était proposé pour lui tailler un manche de lance. Et lui aussi, tous les soirs, s'acharnait à tailler, branche après branche, la mine concentrée, toutes les idées qui lui venaient sur le bois, pour fixer cette pierre au bout de son bâton.

Finalement, une fois qu'Atgas eut finit de poser tous les morceaux du jour dans le foyer, il s'approcha et s'assit en tailleur sur le sol, massant en grimaçant ses pieds meurtris de vieillard sénile.
- J'pense qu'on aura d'la viand' pour un max d'temps !
Il sourit de sa bouche édentée, dégueulasse, et Gràr ne daigna pas lui accorder un regard. Ses yeux étaient fixés sur son silex, qu'il faisait danser d'une main à l'autre.
- Quand auras-tu fini de préparer le manche ?
Le sourire d'Atgas disparut, et alors que Gràr releva les yeux pour planter son regard gris dans le sien, déglutit et regarda ses mains d'un air gêné.
- S'fait deux jours qu'j'essaye, s'marche pas trop trop. S'tient pas.
Gràr fronça les sourcils en grimaçant.
- Débrouille-toi. Demain, je veux cette lance. Et prends garde à ne pas abîmer mon silex.
D'un air ferme, il posa l'objet aux pieds du vieil homme, qui hocha la tête, circonspect. Mais Gràr n'en avait cure. Il voulait cet outil, et il l'aurait. Il pourrait chasser, et tuer d'un coup de lance, avec force et fermeté. Et peut-être même Atgas aurait-il l'honneur de mourir du coup même de cette lance, s'il n'arrivait pas à tenir sa langue une fois de plus.

S'éloignant, il s'assit près du feu, et sans attendre, finit par sortir un bout de chair enrobé de feuilles du bout d'un bâton, qu'il finit par jeter dans le feu. Sentant le regard d'Atgas sur lui, il ne prit pas la peine de détourner le regard de son affaire, et après avoir attendu quelques secondes que les feuilles fumantes se soient refroidies, il déballa précautionneusement le petit paquetage de nourriture, salivant. La viande n'était pas vraiment cuite, et du sang dégoulinait encore de son coeur, mais Gràr avait trop faim et, se brûlant un peu les doigts, il finit par dévorer sans aucune grâce le morceau de viande tendre.
Alors qu'il finissait son morceau de viande, le ventre rempli, il sentit une présence à côté de lui, et tourna les yeux vers la silhouette qui venait de s'asseoir près de lui. C'était Eydii, qui le fixait avec intérêt, et admiration. C'était fou comme les faibles admiraient toujours les forts, sans pour autant faire le moindre effort pour sortir de leur condition miséreuse. Et alors que Gràr espérait du silence, le minable prit la parole. Encore. Décidément, il ne comprenait vraiment rien à rien, ce petit con.
- Vous avez l'air de vous connaître depuis longtemps, toi et Atgas ...
Gràr le dévisagea, avant de hocher les épaules et de s'étirer à nouveau en étouffant un bâillement. Dans l'obscurité des fourrées brillaient deux paires d'yeux silencieuses, qui ne bronchaient pas.
- Vous ... Vous connaissiez l'homme ... Qu'Atgas a ... a ... Pas vrai ? ...
Encore une fois, Gràr plongea ses yeux dans ceux du faiblard. Même s'ils ne l'avaient rencontrés que la veille, c'était comme s'il savait tout de lui, à ce Eydii de malheur. Ce n'était qu'un miséreux, qu'un lâche comme tous les autres. Il puait la faiblesse à des kilomètres, et ne méritait rien de plus que la mort. Avec un sourire étrange, Gràr lui sortit du feu un morceau de viande en le dévisageant, malsain.
- Ça se pourrait bien, en effet.
Eydii déglutit en fixant le petit paquet qui avait roulé jusqu'à ses pieds. Les feuilles s'étaient déliées, et la viande avait un peu roulé dans la terre, mais face à une telle vision, de viande chaude, fumante, dégoulinante d'un jus qui paraissait fort goûtu, Eydii finit par craquer, et mangea le morceau à pleine main. Au bout de quelques bouchées, il jeta un regard à Gràr qui souriait de toutes ses dents, les yeux plissés.
- Il a vécu avec nous pendant deux jours, en déboulant un soir. Un peu comme toi, en fait ...
Ce n'était qu'un petit mensonge, destiné à affoler Eydii, car c'était plutôt lui-même qui avait débarqué, déboussolé, au milieu du binôme étrange d'Atgas et d'Eydii. Et, comme prévu, le garçon s'arrêta de mâcher, les yeux écarquillés. Ses mains tremblaient, et Gràr sût qu'il était à deux doigts de se pisser misérablement dessus. Il éclata d'un rire tonitruant, mais clairement peu enjoué. C'était un rire mauvais, malsain, et Eydii le regardait toujours, sans voix. C'était comme si sa mâchoire allait se décrocher de son visage, et que son pauvre corps de faible se disloquer en morceaux. Finalement, Atgas s'approcha, et, une main sur l'épaule, lâcha finalement :
- S'con d'Kaïl n'z'a fait un coup d'salaud, com' j'dirai. Nous a tiré d'la viand' et s'est tiré en douce, l'batard. Méritait d'bouffer la terre.
Gràr cessa de rire, la mine toujours amusée.
- J'espère qu'il bouffera les pissenlits par les racines, et que les guetteurs viendront bouffer chacun de ses yeux. J'espère qu'il verra son propre corps pourrir comme la merde qu'il est, et que les oiseaux viendront lui chier dans la bouche. Il ne mérite que le pire. Ce lâche.
Son ton devint mystérieux, énigmatique. En fait, il aurait particulièrement apprécié l'idée de lui enfoncer le visage dans les braises fumantes, mais cela n'avait pas été possible, finalement. Il haussa les épaules à sa propre intention, et détourna le visage. Eydii, rien qu'un peu rassuré malgré tout, se remit à manger, visiblement en prenant soin de ne pas faire attention à ce qu'il mangeait, au final.

Gràr avait de la chance. Depuis qu'il s'était réveillé, cinq jours auparavant à peu près, il avait eu à manger pour chaque jour, et il se rendait compte à quel point cela semblait rare ici-bas. En fait, il n'avait aucun scrupule. Si ce jour-là, ils l'avaient passés à traquer misérablement ce batard de Kaïl, ce n'était pas vraiment le premier homme qu'il tuait. Le premier, il l'avait tué à coup de caillou informe dans le crâne. Au moment même de son réveil.
Il n'avait que peu de souvenirs de ce moment-là, et ne se rappelait que d'avoir avalé sa chair, en détruisant les muscles et les os à grand coups de pierre, pour finalement arracher ce qu'il restait de lambeaux à coup de dents acérées. Il s'était senti monstre, rien qu'un instant, et ... cette impression lui avait étonnamment plu. Cette impression de force, de puissance, qui ne l'avait plus jamais lâché. Il avait dévoré l'homme comme un animal, comme un loup affamé, et avait tant mangé qu'il avait revomi une partie de son repas cru en cours de route. L'odeur de mort qui se détachait du cadavre l'avait rendu ivre, et il avait fini par rire aux éclats de son exploit, à peine réveillé, alors que de nombreux yeux étranges l'avaient entouré peu à peu dans l'obscurité. Mais aucun ne s'était approché. Car il n'avait sûrement pas eut l'air si faible, finalement. Bien au contraire.

Le jour suivant, après avoir quitté son cadavre le ventre plus que plein de viande crue, quoiqu'un peu chancelant et ayant du mal à rassembler ses forces, il avait rencontré Atgas et Kaïl, non loin de là, qui se connaissaient déjà un petit peu. Kaïl avait semblé se la jouer petit cannibale des forêts, avec son petit rictus prétentieux sur le visage. Gràr ne l'avait jamais aimé. Il avait toujours semblé faible, et lorsque, ce jour-là, ils étaient tombés sur le cadavre d'une femme à moitié dévorée par une créature étrange, qu'Atgas appelait "guetteur", il en avait presque tourné de l'oeil. Toutefois, ne perdant pas le nord, Atgas et Gràr avaient fini par établir que cette pauvre victime était morte très peu de temps auparavant, et avait saisi, de sa dernière jambe -la première ayant mystérieusement disparue hélas, comme sa tête d'ailleurs - un bon steak bien saignant, qu'ils avaient partagé à deux, devant l'air dégoûté de ce miséreux de Kaïl. Car ce cher Kaïl ne mangeait visiblement que ceux tombés de sa main, de peur de tomber malade. Quel con. Toutefois, après ce repas léger mais satisfaisant, ils avaient tous sentis le besoin de se reposer. Lui-même portait sur son corps creusé les marques de la fatigue, de l'épuisement. Il n'avait plus eu la force de marcher, et fut satisfait de trouver cette grotte, creusée dans un monticule rocheux, surplombée d'une petite avancée suffisante pour les protéger des quelques ondées de la fin de journée. Il y avait passé le reste de la soirée, alternant entre somnolence et observation de ses étranges compagnons. Atgas semblait utile, et continuait inlassablement à tailler dans une branches ses motifs étranges. Kaïl, lui, n'avait fait que dormir.

Alors que Gràr était perdu dans ses souvenirs, Eydii finit par reprendre un peu de consistance, et se redressa. Sa voix claire finit de sortir le grisonnant de ses pensées.
- Moi ... Bah moi, j'vous trahirai jamais !
Gràr haussa les épaules en s'étendant sur le sol rocheux. C'était loin d'être confortable, mais les muscles endoloris de son dos demandaient du repos.
- A tes risques et périls.
Eydii, cette fois, ne se laissa pas impressionner. Dommage, après tout, il était drôle quand il avait peur. Il faisait un parfait bouffon.
- Moi, j'vous serais utile au maximum ! Je ... je sais pas encore faire grand chose ... Mais je peux apprendre ! J'ai envie ... de construire un abri ! De faire des trucs chouettes, et utiles !
Gràr haussa un sourcil, et un sourire carnassier apparut sur son visage. De là où il était, il voyait très bien le dos du jeune homme, et plus encore, le bas de son dos, que le pagne ne cachait qu'à moitié. Sa langue passa sur ses lèvres, et un petit rire quasi-silencieux s'échappa de sa gorge. Oh, oui, il pouvait être très utile. Tout comme l'avait été Kaïl, deux jours plus tôt. Après tout ... Il ne fallait pas croire que Kaïl avait fui le groupe par simple caprice, quoique c'en était un pour Gràr. Disons que Gràr avait fait en sorte que ce lâche de Kaïl lui soit ... utile, en quelque sorte. Si bien qu'il en avait fui le campement, pendant la nuit. Ce salopard. Il n'avait rien dit, le matin, avant de mourir, mais son regard plein de terreur à son adresse en avait dit long.


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Staz
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Hier à 12:06

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Mais le jour suivant sera plus compliqué ...

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Hier à 12:06

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